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Study of a cloud

22/06/2023|Léa Samara

Zena Assi est une peintre libanaise pluridisciplinaire, une de celles qui ont décidé qu’il fallait “Study of a cloud”. Néanmoins, son travail, depuis Londres, reste marqué au fer rouge par son pays, et l’étape cruciale qu’a pu être le départ du Liban. A l’occasion d’une exposition d’une sélection de travaux de Zena depuis 2015 à la galerie Tanit, Study of a cloud, j’ai pu la rencontrer une deuxième fois. Une artiste pour qui prendre du recul sur le Liban n’a pas abîmé la créativité, si ce n’est l’inverse.

 

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Partir et stimuler sa création

En effet, Zena est basée à Londres et garde un lien vivant et privilégié avec le pays. Le fait d’être partie est un questionnement permanent pour Zena, pour qui les thèmes du doute, de la vie entre deux espaces, de la notion de patrie (homeland) sont omniprésents, même si sa pensée semble déjà beaucoup plus organisée et sereine que lors de son exposition précédente, qui traduisait tout de même une certaine dimension chaotique. Elle se dit “living between spaces”, et ça se ressent dans son travail. Le voyage a changé son paradigme artistique. “Ce voyage a été rationalisant”, en ce que Zena réalise qu’elle est et sera toujours imprégnée du Liban, consciente des phases cycliques que sa génération a expérimentées, et consciente de la mesure dans laquelle tout ceci l’a nourri et façonne intrinsèquement l’artiste qu’elle est devenue.

Le travail de Zena admet des spécificités plastiques. Son médium de prédilection, outre la peinture, est le papier collage. Ce qu’il y a de particulier, c’est la réinsertion de parcelles de ses œuvres, photocopiées dans les suivantes. Par exemple, une composition urbaine sur une cité peut être réutilisée sur un module d’une de ses céramiques, ou encore dans un film d’animation. Zena met alors en place une forme de continuité entre ses travaux, permise entre autres par ce papier collage, ultra malléable, qui lui permet “d’exploser dans toutes les directions, d’avoir des nouveaux départs dynamiques”.

 

Le Musée National à l’honneur

La nouveauté dans cette exposition se trouve dans sa source d’inspiration: le Musée national de Beyrouth, avec qui l’artiste entretient une relation très particulière. Fascinée d’histoire ancienne et de mythologie, de symbolisme, Zena va s’en imprégner à chaque fois qu’elle vient au Liban, durant des longues phases de contemplation et d’études. Durant son enfance et son adolescence, le musée était fermé; sa frustration d’alors de ne pas y avoir eu accès ressort aujourd’hui, elle y est comme aimantée.

 

Suite à l'explosion du 4 août 2020, Zena avait ressenti le besoin de "réinvestir le paysage urbain et le chaos". La nécessité pressante d'une force protectrice, d'une garde, d'une armée s'est manifestée, et cela a conduit à la création de sculptures d'effigies dans une perspective urgente. Ces petits personnages sont tous inspirés des monstres, mythes et héros du Musée National. De l'autre côté, Zena reste fidèle à ses paysages urbains qui constituent la constante dans son expérience artistique depuis quelques années. Cette tornade de collages et de superpositions tient compte des multiples couches de l'histoire et du patrimoine, de la complexité des organisations sociales, de la diversité culturelle et de la multitude des religions présentes. Face aux toiles, je remarque une dualité entre le dynamique et des moments de pause compressés, des silences et des énergies qui confèrent aux portraits de ces villes une profondeur à la fois animale et humaine.

 

Empruntant au symbolisme et au surréalisme, la nouvelle série de travaux de Zena crée un dialogue direct entre tous les genres différents de ses pratiques artistiques. C’est sa deuxième exposition solo au Liban, plus personnelle que jamais, avec l’ajout inédit de colonnes et totems, au-delà de ses céramiques, en plus d’une installation autour des thèmes de la famille, de la mémoire, du temps qui passe – et des éternelles gargouilles mythologiques de Zena.

 

Study of a cloud

Study of a cloud est une série d'œuvres qui découle d’un intérêt nouveau de Zena pour le nuage, en temps que phénomène météorologique qui marque l’impact du temps. L’artiste s’est inspirée d’une expérience du peintre anglais romantique John Constable, qui au début du XIXe siècle avait vécu une réelle obsession pour les nuages dans les dix dernières années de sa vie. 

Celui-ci se rendait toujours exactement au même endroit, afin d’étudier précisément, de disséquer les variations du ciel en fonction des saisons, de l’heure de la journée, et de la météo. Zena a naturellement gravité vers le ciel de Beyrouth pour son propre projet, et les nuages sont pour elle “un dialogue entre la terre et ce qui est infini”. L’exil étant par essence inscrit à la fois dans le temps et l’espace, l’artiste réalise alors une analogie grâce au nuage, et met en place une conversion hybride entre un lieu et une temporalité, entre l'ébullition de Beyrouth et la tranquillité des paysages de son Angleterre d’accueil. 

 

Colonnes et totems

D’étranges sculptures en céramique attirent mon attention. Ce sont de véritables colonnes, corinthiennes, avec les feuilles d’acanthes, tout ce qu’il faut ! Je pense immédiatement aux bas reliefs du site de Baalbek, et Zena confirme cette intuition. “Les bas reliefs sont l’ancêtre de la bande dessinée et du storyboard, on peut les utiliser pour raconter des histoires”, me dit l’artiste. « Toutes les civilisations ont utilisés les amphores comme des feuilles A4 »; c’est une manière pour Zena de s’inscrire dans cette continuité de l’expression. A travers un prisme plus personnel, et surtout beaucoup plus contemporain, nous échangeons sur ces colonnes, qui empruntent également au Musée National. Les masques phéniciens sont hermaphrodites. Une fois de plus, je remarque la réintégration d’anciens travaux de Zena dans les petites fresques qu’elle a peintes, gravées et collées sur chaque module de la colonne. La portée initiale de la colonne est très intéressante dans le cadre du travail de l’artiste; faite pour intimider et montrer un ancrage puissant dans la terre.

Reprenant encore les éléments historico-mythologiques du Musée, Zena me présente aussi ses totems. On y retrouve par exemple le lion emblématique de l’aéroport de Beyrouth. Le gros cube de ciment, sur lequel repose le totem, représente les parpaings qui protégeaient les objets du Musée des snipers et du vol durant 22 ans. “Les caisses et les sacs de sable ont fait partie du musée” dit Zena avec humour. Enfin, tout en haut du totem, je remarque une petite sculpture qui n’a aucun rapport avec le reste de l’iconographie. C’est un lapin, ou une femme sur le deuxième totem. J’interroge l’artiste, qui renchérit: “Avec la présence de rois, dieux, héros, les femmes sont soit victimes soit déesses manipulatrices, vengeresses, il y a toujours quelque chose !”. Cet ajout traduit donc la volonté d’écrire une nouvelle légende sur laquelle Zena reprend le dessus, à l’image du pinceau de sa sculpture, que le lapin utilise comme une lance pour tuer le lion pareil à Saint George avec le dragon.

Une réflexion sur la mémoire et la famille

Dans une autre partie de la salle, l'installation de Zena est sans aucun doute celle qui interroge le plus. Des personnages, presque à taille humaine, faits de coussins recouverts de napperons sont assis autour d’une table. Ce sont les parents, les deux sœurs, et Zena qui partagent un repas dans des assiettes en céramiques dans lesquelles on aperçoit la réflexion des visages. La dentelle est un choix très intéressant pour traiter du sujet de la mémoire, opaque par endroits, puis trouée, comme elle. “Le matériel est aussi nostalgique que la mémoire elle-même” me dit l’artiste, ajoutant au fait que ces napperons sont emblématiques des maisons méditerranéennes. Le blanc en monochromie, c’est pour figer le temps et entreprendre une conversation entre visibilité et invisibilité, et montrer comme on laisse finalement une toile blanche à notre imagination lorsque l’on quitte: “tu embellis, tu aggraves, tu reconstruis”. Le lustre est un symbole que Zena utilise dans beaucoup de ses œuvres. “C’est un objet très complexe qu’Ikea n’a pas” s’amuse-t-elle. Pour elle, le lustre est donc un indicateur de stabilité, contre cette famille démantelée à la suite de diverses expatriations. 

Gargouilles et gravures infernales

Les gargouilles, que Zena s’attelle à représenter depuis maintenant deux ans, sont pour elle l’évocation du mélange entre l’imaginaire, la mythologie, des connotations religieuses judéo-chrétiennes – avec le narratif des gargouilles sur les cathédrales – et la superstition des gens. Néanmoins, ces êtres fantasmatiques sont pleins de paradoxe, puisqu'ils sont à la fois des monstres et des anges gardiens, un dialogue entre ce qui est beau et ce qui ne l’est pas d’une part, et le but, la quête, le sens de l’objet d’autre part.

 

A la suite d’une série de gravures inspirées par l’oeuvre de Goya, et toujours dans une optique de réincorporation de ses oeuvres dans les suivantes, Zena co-réalise une animation, qu’elle intitule Ecce homo. C’est une expression latine signifiant “voici l'homme”, attribuée à Ponce Pilate, gouverneur romain de Judée, dans la traduction de la Vulgate de l'Évangile selon Jean lorsqu'à Jérusalem, il présente à la foule Jésus de Nazareth sortant du prétoire, après la flagellation. Cette animation de 4 minutes ne laisse pas pour autant indifférent, tant elle fait le portrait du chaos et d’une violence systémique. j’ai retrouvé La Guerre d’Otto Dix, la critique du machinisme de Charlie Chaplin, les flammes de Goya et sa critique du clergé. Le personnage principal est Dieu “qui fait une sieste”, à cause de laquelle la Terre devient un champ de bataille infernal. Toutefois, l’inspiration contemporaine est palpable; les bruits de balais et de tas d’éclats de verre qu’on ramasse sont éloquents. L’explosion du 4 août est au centre de l'œuvre, très cathartique, que Zena et son amie, très touchée par l’évènement, terminent trois ans après.

 

Pour en savoir plus, cliquez ici

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