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Art

RENCONTREART
09/05/2022|Léa Samara

Zena Assi est une peintre libanaise pluridisciplinaire, une de celles qui ont décidé qu’il fallait « quitter ». Néanmoins, son travail, depuis Londres, reste marqué au fer rouge par son pays, et l’étape cruciale qu’a pu être le départ du Liban. Rencontre avec une artiste pour qui prendre du recul n’a pas abîmé la créativité, si ce n’est l’inverse. 

Une dualité dans le processus créatif 

Zena a suivi une formation de graphiste, un master de pub à l’ALBA, avant de travailler dans une agence de pub pendant des années et de retourner à l’ALBA en tant qu’enseignante. Bien qu’il lui confère un aperçu général des balances visuelles, cet apprentissage reste très technique, encore modérément digitalisé, « à l’ancienne école ». La publicité lui apporte un nouveau regard, et surtout une façon d’obtenir un contrôle sur le regard de l’autre, maitrisant les nuances des équilibres visuels, et la façon d’obtenir un impact fort, esthétique, et trendy à la fois. Ainsi, Zena appréhende la composition de ses œuvres du point de vue d’une technicienne formée, au savoir-faire acquis suivant une méthode distinctive. Si Picasso déclare que « l’art c’est comme le chinois, ça s’apprend », c’est Aristote qui détaille au livre 2 de ses Physiques que la cause efficiente, la technique, est ce qui permet de donner vie à l’art. Cependant, malgré cette formation technique rigoureuse, qui reste présente dans l’inconscient psychique, et dans le conscient moteur de Zena, elle garde une spontanéité dans son procédé créatif. L’artiste accorde une valeur particulière aux « accidents », qu’elle accueille volontiers dans son processus. La toile est au sol, elle marche dessus, la poussière de l’atelier s’y dépose. De ce fait, même l’idée graphique, la visualisation de l’objet fini ne l’empêche pas de laisser libre cours à la création. Lorsqu’elle veut reprendre le contrôle, vérifier les symétries, éviter la surcharge, « savoir où s’arrêter », elle n’a qu’à « lever la toile verticalement, et on revient au graphisme ».

Superposer, réutiliser pour dire le banal 

Le travail de Zena admet des spécificités plastiques. Son medium de prédilection, outre la peinture, est le papier collage. Ce qu’il y a de particulier, c’est la réinsertion de parcelles de ses œuvres, photocopiées dans les suivantes. Par exemple, une composition urbaine sur une cité pour être réutilisée pour le motif du vêtement d’un portrait. Zena met alors en place une forme de continuité entre ses travaux, permise par ce papier collage, ultra malléable, qui lui permet « d’exploser dans toutes les directions, d’avoir des nouveaux départs dynamiques ». L’artiste utilise également l’acrylique, l’huile, et le spray ; elle réalise ses propres pochoirs avec des plaques de résines, et s’amuse de son inspiration street art : « il faut regarder les murs ! ». L’espace public, dans sa vérité et sa candeur, la fascine. Plastiquement, elle travaille en 2D, et dans sa représentation, il n’y a pas non plus de perspective, de premier et second plan. Pas de réel, juste une image simple de l’atmosphère, de la monochromie, d’un souvenir. 

Au niveau du message, elle cherche à transmettre le banal, le quotidien, ni une utopie, ni une dystopie, le vrai, le vrai poétique, le vrai balzacien, le vrai nul, ce « qu’on ne sait pas comment prendre ». Zena collectionne quantité d’images, de logo, de campagnes de marques, et entend s’approprier ce « nouveau langage de la société » par le biais de ses œuvres. Celles-ci sont pleines de symboles et de sens cachés, comme des énigmes à plusieurs niveaux, du social à l’introspectif, en passant par le quotidien. « Les motifs peuvent se rapporter à une certaine identité culturelle, le texte écrit peut envoyer un message direct ou perturber un cheminement de pensée, l'imagerie mélangée au langage visuel contemporain comme les emojis, les graffitis, peuvent être utilisés comme des récits sans fin ».

 

Le départ comme inspiration

Zena essaye de rester en retrait par rapport à toutes les situations socio-économiques, globales et spécifiques, notamment au Liban, « mais il y a des injustices qui crèvent l’œil ». L’artiste basée à Londres garde un lien vivant, privilégié avec le pays. Effectivement, le fait d’être partie est un questionnement permanent pour Zena, pour qui les thèmes du doute, de la vie entre deux espaces, de la notion de patrie (homeland) sont omniprésents. Elle se dit « living between spaces », et ça se ressent dans son travail. Le voyage a changé son paradigme artistique. Avant, elle était présente, active ; elle se considère maintenant en retrait, avec une certaine distance et une passivité sur laquelle elle n’a aucune prise. Lorsque Zena est partie du Liban avec sa famille, un psychologue lui a conseillé de conserver des objets pour assurer une certaine continuité dans leur quotidien. « Il a fallu choisir quoi garder ». Ce travail sur les objets, mais aussi autour des concepts d’identité, de mémoire, d’appartenance, mais aussi de sécurité émotionnelle pour les enfants ressort dans sa réflexion artistique. Il y a l’avant et l’après. Les bouquets en tâches abstraites qu’elle réalisait dans son atelier à Jounieh n’ont plus rien à voir avec les paysages complexes d’aujourd’hui. « Ce voyage a été rationalisant », en ce que Zena réalise qu’elle est et sera toujours imprégnée du Liban, consciente des phases cycliques que sa génération a expérimentées, et consciente de la mesure dans laquelle tout ceci l’a nourri et façonne intrinsèquement l’artiste qu’elle est devenue. « Le Liban est ma blessure » déclare Zena, sa fragilité, belle est visible.

Ode to a minefield 

Empruntant au symbolisme et au surréalisme, la nouvelle série de travaux de Zena crée un dialogue direct entre tous les genres différents de ses pratiques artistiques. C’est sa première exposition solo, très personnelle, avec l’ajout inédit de ses céramiques, autour notamment du thème de la gargouille. D’une part, après avoir été témoin de l'explosion du 4 août 2020 et de ses conséquences dévastatrices sur ses habitants, Zena a été amenée à « se réapproprier le paysage urbain et le chaos ». Le besoin urgent d'une armée protectrice, d’un nuage de garde, d’une force, a émergé et a « appelé à la sculpture d'une série d'effigies sous un jour plus pressant et contemporain ». D’autre part, Zena ne quitte pas ses paysages urbains, qui reste sa constante graphique. En effet, son travail est une expérience obsessionnelle continue, dans le but de dépeindre la psychologie de l'environnement moderne et surtout le cadre urbain du monde arabe. Tant et si bien que les couches de son histoire et de son patrimoine, la complexité de ses organisations sociales, la diversité des cultures, la multiplicité des religions sont pris en compte dans cette tornade de collages et de superpositions. « Il y a un facteur de dynamique et de pauses comprimées, de silences et d'énergies », qui fait que le portrait de ces villes semble à la fois profondément animal et humain. 

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