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Ania Soliman : L’art pour repenser notre rapport à la nature et à la technologie

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06/09/2022|Amaya Singh

Située en plein cœur d’une zone industrielle du quartier de la Quarantaine, la galerie Sfeir-Semler détonne avec l’environnement qui l’entoure, avec ses sols en béton lissé, ses néons et ses murs blancs. Cet espace à l’esthétique de white cube sera orné par les œuvres d’Ania Soliman jusqu’au 7 janvier 2023. Tiré de l’univers de la littérature science-fictive, le titre de l’exposition, “Terraform” (“terraformation” en français), désigne l'aménagement d'un milieu extraterrestre pour le rendre propice à la vie et habitable par l'homme.

 

Il s’agit de la première exposition au Moyen-Orient de cette artiste protéiforme, née à Varsovie en 1970 d’une mère polonaise et d’un père égyptien, aujourd’hui basée à Paris. Avec une pratique artistique axée sur la recherche, Ania Soliman réalise des dessins à grande échelle, tout en travaillant également avec le texte, la performance, la vidéo et l'installation. Après avoir passé un mois à Beyrouth, elle expose une série d'œuvres, certaines réalisées sur place et d’autres non, qui se penche sur les connexions entre la nature, la technologie et les humains. Cette résidence a été l’occasion pour cette artiste conceptuelle d’expérimenter avec la peinture sur toile et la peinture à bombe aérosol. Rencontre avec une artiste qui fait de la nature matériau et source d’inspiration dans sa pratique artistique. 

 

Quel est votre parcours ? Est-ce que vous avez grandi dans un environnement au sein duquel on vous a encouragée à vous exprimer à travers l’art ? 

Encouragée n’est peut-être pas le mot car mes parents n’avaient pas réellement besoin de m’y encourager, l’art m’intéresse depuis que je suis toute petite. Je n’ai pas fait d’études d’art mais je dessine depuis l’enfance. Enfant, j’habitais au Caire avec mes parents mais nous avons déménagé à Bagdad, où j’ai grandi. Même si je ne suis pas Irakienne, “Iraq is my home”. J’ai ensuite rejoint les Etats-Unis pour y faire mes études. Après les attentats du 11 septembre 2001 et l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis en 2003, vivre à New York en tant qu’artiste a été très difficile pour moi. J’étais révolté par les évènements mais étant donné que je ne suis pas Irakienne, je ne me sentais pas légitime à faire de l’art sur la guerre. Comment faire de l’art sur la guerre ? Comment faire de l’art en temps de crise ? 

 

J’habite désormais à Paris mais j’avais très envie de venir à Beyrouth et d’exposer ici, de participer momentanément à la vie culturelle libanaise. La situation au Liban étant très difficile, j’ai pensé qu’il serait important de travailler sur place et de passer du temps ici avant d’exposer mon travail. C'était pour moi un moyen d’exprimer ma solidarité.

 

Parlez-nous des œuvres que vous exposez actuellement à la galerie Sfeir-Semler. Quelles ont été les techniques employées pour les réaliser ? Quelles ont été vos inspirations et quel est le message qu’elles portent ? 

J’ai commencé à réfléchir à la notion de “terraformation” pendant la pandémie. Je me suis mise à fantasmer sur le fait que l’humanité puisse s’exporter sur d’autres planètes. En réalité, toutes les formes sur Terre, qu’elles soient naturelles ou artificielles, font partie de la nature. Ces formes sont des “terraformations” : elles produisent constamment de nouvelles formes, elles se régénèrent sans cesse. Les humains font partie de ce continuum entre les différents ordres du vivant. Avec les effets du changement climatique, nous pouvons nous rendre compte à quel point ils influencent le flux créatif qui émane de la Terre. J’ai aussi voulu réfléchir aux interactions entre la nature et la technologie. La vie est structurée par les technologies. Par exemple, avant de venir au Liban, où chacun subit les coupures d'électricité quotidiennes, je ne me rendais pas compte de l’addiction que nous pouvions avoir pour l’électricité. Mon travail relève d’un questionnement sur ce que l’on doit faire pour avancer en tant que société face aux obstacles. J’ai voulu faire des œuvres qui expriment cette idée sans toutefois qu’elles soient trop didactiques. 

 

Cette œuvre monochrome de couleur verte phtalo dépeint une forêt tropicale inspirée de l’esthétique numérique. Elle transforme un fond d'écran d'ordinateur en une expérience immersive en incitant le spectateur à rechercher l'arbre, les feuilles ou le tigre dissimulés dans le paysage. Marquée par une absence de perspective linéaire, l’œuvre prend vie dans les espaces laissés vides grâce à un système d’annotation propre à l’artiste. 

 

Les toiles suspendues de couleur bleue attirent particulièrement notre attention. “Cela faisait longtemps que je voulais travailler sur toile. J’ai mis les toiles au sol sur le toit de l’immeuble où se trouve la galerie et j’ai vaporisé des plantes naturelles et artificielles et des pièces de machines démontées dessus. C’était la première fois que je travaillais avec des bombes aérosol. J’y ai par ailleurs vu un lien avec les graffitis de la ville. Les plantes sont sources de toutes valeurs, elles créent tout. J’ai voulu rendre hommage à la générosité de cette forme, qui est perçue comme belle, mais qui est surtout pratique, et à la force créatrice présente dans la nature et en nous”.

Les bambous en jaune de cadmium fluorescent imitent les illustrations botaniques qui servent à la production industrielle des bambous artificiels. Cette série reflète d’une situation paradoxale : notre besoin de nature est comblé par des plantes en plastique qui menacent la Terre.

 

L’exposition comporte également une série de dessins, une sorte de journal de bord de Beyrouth qui inclut des dessins d'insomnie, de billets de banque et de galaxies qui explosent. “Ces dessins émanent d’une réflexion sur la manière dont on consomme les photos en ligne. La plupart des images que nous voyons, nous les voyons à travers un écran. En réponse à cette addiction que nous avons aux écrans, j’ai pensé qu’il était important de créer des images grâce à une pratique purement manuelle et que celles-ci soient physiquement incarnées dans un lieu”. 

 

Pensez-vous que l’art doive toujours transmettre un message ? Peut-il ne pas être seulement question du beau ? 

Je ne suis pas contre l’idée du beau et de toute façon, tout objet a du sens. Seulement, avec l’art, ce sens se doit d’être complexe sinon c’est ennuyeux. De nos jours, nous sommes addicts aux images de beauté diffusées sur Internet. De mon côté, je n’aime pas les choses immaculées. Je suis intéressée par les choses qui sont un peu abîmées et qui ne sont pas au “bon endroit”.

 

A ce propos, parlez-nous de la série Divan from 2022 to 2200.

En arrivant à Beyrouth, j’ai voulu me connecter le plus possible à la ville et à sa créativité. J’ai donc fait beaucoup de trajets à pied. En marchant dans le quartier de la galerie, je suis tombée sur cette série de sièges, qui sont d'anciens barils de pétrole recyclés. J’ai aimé le fait qu’ils constituent un décalage avec cet espace immaculé qu’est la galerie et l’idée de composer avec des formes qui existent déjà. 

 

Resurrecting Light (kahraba), Chemical Emotions (kahraba), Rainforest, The Witnesses, Bamboo... Comment avez-vous choisi les titres des œuvres ? 

 

La question qui sous-tend cette exposition est la suivante : comment peut-on faire de l’art en collaborant avec la technologie et les machines ? Certains titres d'œuvres ont donc été créés via un algorithme qui génère des mots aléatoires. Pour d'autres, j’ai réutilisé des erreurs de traduction automatique de l'arabe. Je regarde l’image, laisse la machine décider et souvent, c’est compatible. 

 

En plus d’être visuellement très attrayantes, les œuvres d’Ania Soliman sont le produit d’une pratique artistique basée sur une recherche approfondie, qui pousse le spectateur à une réflexion sur les enjeux des temps modernes. 

 

A savoir
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