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Retour #3

06/07/2021|Gisèle Kayata Eid

Ce grain de terre

Je vous écris cet article à 7h du matin. Heure à laquelle je saisis une robe, prends ma voiture et m’installe « dans la file ». Mon laptop sur les genoux coincé entre le volant et la boîte à gant, mon mug de Nescafé enchâssé dans sa cavité… Je fais comme les autres : j’attends mon tour pour avoir de quoi pouvoir « faire » ma journée… Comme tous les autres. 

Comme tous les autres, je prends mon mal en patience. Je me demande si j’aurais eu cette assiduité s’il fallait descendre dans la rue réclamer ce qui est de mon droit d’obtenir, non dans une jungle, mais dans un pays gouverné en principe par ceux qui l’ont élu pour gérer au mieux ses intérêts. Je crois que oui, je l’aurais fait certainement, il y a quelques mois, mais plus aujourd’hui, comme tous les autres.

Comme tous les autres, je continue à comparer entre ce qui devrait être la norme et la sordide réalité dans laquelle sombre ce pays. Bien sûr je n’ai pas 20 mois de frustration quotidienne dans mon capital patience. Je n’ai pas non plus à gérer un besoin imminent de lait pour mon nourrisson, ni l’avenir de mes adolescents ou subvenir à mes vieux parents largués sans un toit dans ce qui était jadis Beyrouth. Je ne suis pas non plus encore en choc post-traumatique après ce qu’on appelle ici « le Blast » … Mais comme tous les autres je vis dans l’indignation et l’humiliation. Notamment dans les cavernes des voleurs d’Ali Baba, orchestrées avec une expertise excessivement élaborée.

En fait, pour ne rien vous cacher, je suis sidérée par l’ingéniosité mise au service du plumage des déposants. C’est que tous les jours, après ma sacro-sainte séance mendicité d’essence, je dois faire face à une autre épreuve, celle des banques. 

Là, il n’est plus question de perdre patience, mais tout sens de la logique. Et les Libanais en sont rendus à accepter et à souscrire à des aberrations de plus en plus avilissantes juste pour pouvoir manger. 

Le premier grand tour de force du système bancaire a été de nous avoir réduit à quémander notre avoir que nous avons placé dans leurs bureaux nickel après avoir dûment signé toutes les belles pages du contrat que les « responsables » ont jeté aux orties, en toute impunité.  Mais au-delà de ces vexations bancaires quotidiennes, de l’insolence, de l’arrogance et du mépris des banquiers, tous grades confondus, c’est la complexité des magouilles, le fignolage dans les décisions (illégales pour la plupart), les mensonges récurrents pour réduire tous les jours les montants de ce qu’ils nous distillent, le plus révoltant et dangereux restant la virtuosité dans l’abaissement quotidien de la barre de nos revendications et de nos attentes... Y a de quoi tirer à bout portant ! 

Mais comme tous les autres, je souscris au manège. Faut bien que j’aille au supermarché me faire voler ici aussi ! 

Alors il y a des fois où je me dis : n’espère plus rien et retourne de là où tu es venue. 

Mais un jour, au détour de mon fil Facebook, un post m’a ébranlée, il y était dit texto : « Celui qui ne veut plus de ce pays, qu’il plie bagage et qu’il s’en aille. Quelle que soit sa nationalité. Juste qu’il quitte, parce que nous, nous adorons chaque grain de terre de ce pays »… 

Et moi j’ai beaucoup de grains de terre de ce pays à aimer encore, jusqu’à mon dernier souffle. 

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