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Entretien exclusif sur la Covid 19 avec Mona Nemer

06/10/2020|Gisèle Kayata Eid, Montréal

Mona Nemer, Conseillère scientifique en chef du Premier ministre du Canada :  Entretien exclusif sur la Covid-19

 

Une sommité Libanaise au pays de l’érable, une personne ressource qui jouit à l’international de la confiance de ses pairs et une autorité incontournable pour toutes les décisions scientifiques du pays. C’est elle qui émet les recommandations les plus pertinentes aux responsables de la santé publique de toutes les provinces canadiennes, et notamment en ce qui concerne la pandémie qui s’est abattue sur nous tous.  

 

J’aurais pu interviewer sur beaucoup de sujets cette immigrante qui a quitté le Liban en 1976, à 17 ans, pour des études en Amérique du Nord : la chimie bio-organique (dont elle détient un doctorat), la pharmacologie (qu’elle a enseigné à l’université), la biologie moléculaire (dont elle a une formation post doctorale). L’interviewer sur les cellules souches, les manipulations génétiques, les génomes et leurs séquences…L’interroger sur ses découvertes en cardiologie moléculaire (elle a découvert deux gènes indispensables au bon fonctionnement du cœur), sur ses 200 publications scientifiques, ses nombreuses médailles et titres dans différents organismes scientifiques, ses doctorats honorifiques, les centres de recherche qu’elle a présidés, les laboratoires où elle a formé des centaines d’étudiants… Sa biographie exceptionnelle parle pour elle.

J’aurais pu aussi l’interviewer sur son expérience à travers ses fonctions dans la cour rapprochée du Premier ministre canadien, sa lutte pour la place des femmes en sciences, son approche proactive pour la francophonie dans ce domaine, sur toutes les collaborations académiques et scientifiques avec le Liban, qu’elle appuie notamment avec des chercheurs de l’AUB.

J’aurais pu tout simplement recueillir le témoignage d’une brillante Libanaise qui a réussi une prestigieuse intégration dans son pays d’adoption. Mais c’est sur la Covid 19 que je me suis attardée avec celle qui travaille dans l’ombre, mais avec les plus grands scientifiques internationaux et qui est membre du groupe de travail sur l’immunité face à ce virus.

 

Pour interviewer Mona Nemer il a fallu que j’endosse plusieurs chapeaux : celui de l’avocat du diable, de la fervente des théories conspirationnistes, de la journaliste qui veut comprendre pourquoi, comment, jusqu’où va nous mener ce coronavirus, ainsi que celui de l’habitante lambda de cette planète qui vit, comme des milliards d’individus, dans l’incertitude, la panique et le découragement et qui questionne la plus haute autorité d’un des pays les plus avancés en matière de recherches scientifiques. Une interview à bâtons rompus qui aurait aimée être bien plus longue, mais dont l’essentiel s’est résumé à quelques questions :

 

Quel est votre rôle spécifiquement comme Conseillère en chef pour la Covid 19 ?

Fournir des avis scientifiques au Premier ministre et à son cabinet à propos des décisions qu’ils doivent prendre pour gérer la crise, du point de vue de la recherche et de la science. Voir ce qui est possible de prendre comme mesures pour contrer la Covid19 : mesures sociales et comportementales (distanciation sociale, confinement, télé travail…) et bien sûr mesures médicales : thérapies, antiviraux, prévention, vaccins.

 

Pourquoi met-on tant l’accent sur les vaccins plutôt que sur les thérapies, les médicaments ?

Du point de vue de l’infection virale, c’est la prévention qui importe. Plutôt que d’avoir quelqu’un de malade et de le guérir, c’est mieux de prévenir la maladie. Et dans le domaine de la prévention on parle de vaccin. Le Canada s’investit aussi dans le traitement. Mais développer un antiviral est très long, bien plus long que trouver un vaccin. Parce que du moment qu’on commence à concevoir un médicament jusqu’au moment où on le met sur le marché, il faut compter une dizaine d’années. Il faut tester son efficacité. Pour chaque molécule qui fonctionne, il y a une trentaine de molécules essayées qui ne fonctionnent pas. Il faut s’assurer qu’elle ne soit pas toxique, la tester sur les animaux… C’est quand tout est conforme qu’on peut l’adopter. Avec les thérapies, la seule façon d’opérer est ce qu’on appelle le « repurposing»  (ndlr : étudier un médicament qui a été déjà approuvé dans le traitement d’une autre maladie et dont l’innocuité a été démontrée). Il faut vérifier qu’un médicament marche avant de l’essayer contre le virus. C’est beaucoup plus long.

 

Pourquoi la communauté scientifique n’a-t-elle pas fait suite au traitement que Dr Didier Raoult a proposé avec la chloroquine ?

La molécule d'hydroxychloroquine a suscité de grandes études à travers le monde, dont une dernière, il y a quelques jours, qui montre qu’elle n’a pas réduit le taux de mortalité chez les personnes hospitalisées pour la Covid. Les études prennent du temps. Elles doivent être conduites sur un grand nombre, être bien contrôlées… Ce n’est pas évident.

 

Beaucoup de théories conspirationnistes provenant d’autorités politiques ou sur les réseaux sociaux allèguent que ce virus aurait été fabriqué en laboratoire. Quels sont les arguments qui réfutent cette théorie du complot ?

Pour réfuter la théorie de la fabrication du virus dans un laboratoire chinois ou ailleurs, on considère sa séquence génétique. Il commence puis il mute. Là on a déjà isolé une centaine de virus dans différents pays qu’on a analysés notamment par rapport aux virus du SRAS, du Mers, de l’Ebola qui sont très apparentés. Il n’y a eu aucune évidence de manipulation. S’il y en avait, on verrait aux extrémités du virus des séquences spécifiques qui auraient été insérées pour pouvoir le manipuler. Or il n’y en a pas du tout.  

 

Mais la création d’un vaccin est une sorte de manipulation génétique

Le virus a une enveloppe qui est reconnue par le système immunitaire. Pour produire un vaccin on va produire l’enveloppe vide sans virus. L’enveloppe seule ne peut pas générer une infection. On met à nu le virus et c’est contre le squelette qu’on développe des anti-corps. Normalement, il n’y a pas de virus produit. Ceci ne veut pas dire que le vaccin ne puisse pas être toxique ou inefficace.

 

Ces mêmes théories de complot affirment que le dépistage massif et le vaccin à l’échelle internationale visent à implanter une identité numérique à toute la planète, comme cela a été le cas au Bangladesh à l’automne 2019 avec le virus du Nipah. Qu’en pensez-vous ?

Une des choses qui inquiètent les scientifiques c’est la désinformation, notamment sur les réseaux sociaux. On a une population très vulnérable. Il faut absolument que toute la planète, les gouvernements, les directions de la santé publique tablent tous sur la vaccination, d’où les dépistages. Ils servent à trouver les gens infectés, à s’en occuper, les isoler. Pour le moment, c’est la seule chose qu’on puisse faire. Si on est chanceux, on aura un vaccin dans 18 mois, sans qu’on n’ait aucune garantie qu’il y en aura assez pour la terre entière. Le SRAS n’a pas été une pandémie comme c’est le cas pour la Covid. On a développé des vaccins, mais par le temps qu’on les trouve, on avait réussi à éliminer la maladie. Si on prend les bonnes mesures, si on arrête la transmission, (le virus ne peut pas vivre sur une surface inerte, il a besoin d’un organisme vivant) on pourrait aussi bien se débarrasser de la Covid 19.

 

Les gens vont vers les infos de toutes sortes, parce que nous vivons dans une grande incertitude : on annonce une chose, puis le lendemain son contraire. Beaucoup de contradictions circulent. L’OMS ne donne pas plus d’informations. Les Etats Unis s’en sont retirés. Ce sont toujours les mêmes qui la financent : Bill Gates, et les compagnies pharmaceutiques qui sont derrière les vaccins… Dans ces conditions, nous sommes tentés de croire à tout et à rien.

Je vous comprends et je n’arrête pas de dire que les scientifiques ont une obligation d’expliquer la science, que les gouvernements doivent mettre beaucoup d’efforts pour donner les bonnes informations. Ce qui arrive aujourd’hui est inédit. Il y a quatre mois, on ignorait l’existence de ce virus. Et grâce à la science, on a réussi très rapidement à connaitre son identité. En connaissant son identité on peut faire des tests de dépistage. On est dans une situation où on prend des décisions qui évoluent avec la science. On ne savait rien sauf que ce virus appartient à la famille des coronavirus. Puis au fur et à mesure, on affine nos connaissances. On prend au Canada des décisions basées sur la science de partout et pas seulement de l’OMS. Concernant le port du masque par exemple, on s’est rendu compte que les gens sont infectés pendant 1 à 3 jours avant d’avoir des symptômes. Pendant cette période, ils peuvent infecter les autres par des gouttelettes émanant de leur bouche. On a mené des expériences dans lesquelles on a placé quelqu’un dans une boîte noire avec de la lumière fluorescente pour voir à quelle distance les gouttelettes sortent de la bouche de cette personne qui parle plus ou moins fort. On a découvert que même sans aucun symptôme une personne peut envoyer des gouttelettes infectées si elle parle à moins d’un mètre. C’est de là que la consigne du port du masque est venue. Plus on apprend par la recherche, plus on adapte les consignes.

 

Avec ce que vous connaissez déjà sur ce virus, savez-vous s’il y a des différences génétiques qui protègeraient plus ou moins de ce virus ? Le Liban serait-il par exemple privilégié à ce propos ?

Une grande étude a été financée par le Canada et une autre dernièrement par l’Angleterre pour faire justement la séquence du virus et des personnes infectées. Voir si ces dernières ont des génotypes, des variations génétiques qui pourraient être statistiquement significatives. Avec le recul et l’augmentation de cas dans le monde, on est plus à même de voir s’il y a d’autres variables, comme l’ethnicité ou d’autres manifestations de santé. On ne sait pas encore. Mais ce qu’on sait par contre, c’est l’effet de la température et de l’inactivation du virus par le soleil. Ça prend moins de 30 minutes au soleil pour l’inactiver. Des études, des expériences proactives, émergent, en comparant les pays, les températures. Mais ce sont des études de corrélation et pas de causalité. Elles ont pu déceler l’effet protecteur du soleil. Si c’est le cas, cela pourrait expliquer pourquoi des pays plus tempérés, comme le Liban, ont pu prendre le dessus. Mais d’après ce que j’ai su, le Liban a été capable de faire respecter les consignes, il a organisé des patrouilles, il a bien contrôlé les voyageurs… Ça fait plaisir. 

 

Pourquoi parle-t-on toujours de 2ème vague, alors que la première n’est pas terminée encore ?

Parce qu’on se base sur des études d’épidémiologie et de virologie. Essentiellement, soit on prend le dessus sur le virus et il ne revient pas, soit, on ne l’enraye pas. On a vu ça avec la tuberculose, la polio, avec plein d’autres virus. On ne s’attend pas à pouvoir enrayer le coronavirus de la planète et les gens veulent être préparés à cette éventualité.

 

Si vous trouvez un vaccin, ce qui est probable avec l’équipe d’experts et de scientifiques que le Canada comporte, comment cela va se passer ? Comment orchestrer la science et les contraintes politiques, les ententes avec les compagnies pharmaceutiques ?

Le coût du vaccin est une question importante et légitime. Le Canada contribue à des efforts internationaux d’organisations, de coalitions à but non lucratif, on essaye aussi d’avoir l’infrastructure pour produire des vaccins à grande échelle pour pouvoir au moins suffire au pays, pour ne pas être dépendant de la chaîne internationale, pour éviter les tensions géopolitiques.

Au Canada, il y a plusieurs équipes qui travaillent à l’élaboration de vaccins. On a pris les moyens pour les produire et les tester au Canada. Ceci étant dit, on est inter-connectés avec le monde et c’est tant mieux parce qu’un pays comme le Liban qui n’a ni les moyens de développer un vaccin, ni de les produire profite de la connexion avec la planète entière. Et c’est pareil pour tous les autres vaccins, essentiels à notre survie.

 

Cela ne résout pas le problème des accords. Si vous voulez vendre votre vaccin et qu’on vous impose ceci ou cela, comment garder une certaine indépendance ?

C’est une question hypothétique. Je ne suis pas dans une position de répondre à des ententes hypothétiques qui pourraient se faire. Avec les vaccins dont on dispose au Canada et dans le monde, on n’a pas cette problématique. Pourquoi l’aurions-nous avec la Covid 19? De toute façon, si on est chanceux, on pourrait prendre le dessus sur ce virus et on n’aurait pas besoin alors de vaccin. On ne peut rien prédire. Il faut juste empêcher sa transmission avec des mesures drastiques.

 

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