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Nous sommes les figurants d’une série millénaire

09/08/2020|Myriam Nasr Shuman

Debout sur la place des martyrs, j’ai – enfin - compris hier que nous, le peuple libanais, n’étions pas plus que des figurants pour une série géopolitique moyen orientale. Et des figurants gratuits de surcroît.

 

Nous n’avons d’importance que pour animer le film, assurer l’action en background. On peut faire de nous ce qu’ils veulent. Que ce soit attendre masqués devant la porte d’une banque des heures au soleil, que ce soit se ruer dans les supermarchés pour acheter une bouteille de vinaigre au prix, il y a quelque semaines, d’un très bon vin de Bordeaux, que ce soit toutes ces choses de la vie quotidienne comme travailler, éduquer ses enfants en les faisant étudier sérieusement, en s’assurant qu’ils parlent trois langues, (c’est pratique un peuple trilingue), en descendant dans la rue pour créer des ambiances de révolution (c’est bon pour l’action et les images sont fortes), en construisant des lieux, des musées, des maisons d’hôtes, pour créer des enclaves de beauté dans un pays sale et défiguré, en organisant de belles expo d’art, de superbes évènements, des restaurants trendy, c’est beau pour l’image, ça fait une séquence glamour dans la série (et c’est nous qui payons les frais du décor) et les exemples sont sans fin. En retour, ils décideront du scenario sans aucun scrupule et pour nous faire taire ils nous diront : 

« Vous êtes un peuple résilient »  

ou alors la belle phrase qu’à présent je vomis :

« Le phénix renaîtra de ses cendres ». 

 

Nous sommes donc figurants et la plupart d’entre nous adorent ça parce qu’ils peuvent se montrer un peu plus, qui sur Instagram, qui à la télé. Bien que figurant minable, notre ego reste surdimensionné. 

 

Ne parlons même pas de la société civile qui n’a absolument pas – toujours pour ces mêmes histoires d’ego et pour essayer de prendre un peu plus de visibilité parmi les figurants - su entrainer ses troupes. Ils ne sont bons qu’à créer des vidéos pour les poster sur insta. 

 

Notre classe politique elle, est un peu moins figurante mais tout aussi passive. Ils jouent à merveille le rôle qu’on leur demande, le rôle de n’être qu’une panse dévoreuse d’argent et de simili pouvoir et en guise de selles, crachent mépris et grossièreté. Même pas la peine de leur faire un training, ils tiennent leur rôle à merveille. Accessoirement on leur demande aussi de ne pas améliorer quoi que ce soit dans le pays. Pour cela, ils ont dépassé les rêves les plus fous : pour un pays grand comme le quartier d’une mégalopole, en 30 ans, ils n’ont pas réussi à assurer l’électricité, ni l’eau, ni un système sanitaire, ni des routes, ni une administration qui ne ressemble pas à un relais de poste du temps de la conquête de l’ouest qui fonctionnerait encore au télégraphe, ni rien….

 

Et puis il y a les autres, les scénaristes et les metteurs en scène, ceux-là, vraiment, je ne sais plus qui ils sont. On nous dit, c’est les américains, les russes, les iraniens, les français, les turques/ottomans, les israéliens, et avant, dans le désordre, les assyriens, les grecs, les romains, les omeyades, les mamelouks…. Ils sont certainement nombreux car c’est souvent la cacophonie dans cette série. Ou alors, c’est chacun qui prend une saison. Oui, ça doit être ça. Chacun à son tour vient tourner une saison. C’est pas cher dans ce pays.  

 

Donc pour en revenir à nous, à moi qui tape sur ce clavier, à ma voisine que j’entends parler au téléphone et qui dit tout fort à son interlocutrice son allégeance à son parti, à ma mère à la montagne qui se demande si elle supportera encore une nouvelle épreuve, à mes enfants qui dorment encore profitant du mois d’aout avant de reprendre le chemin des études et de l’exil que l’on voudrait définitif cette fois ci, pour vous qui me lisez, et pour nous tous, vous tous, où que vous soyez, quoique vous fassiez, vraiment, je ne sais pas quoi dire, quoi penser.

 

Nous sommes certes les habitants de cette terre que nous aimons. Nous essayons, à titre individuel, d’en tirer et de montrer le meilleur, mais quel est vraiment notre rôle national ? Rien, je pense. Même pas un rôle économique car tous nos efforts sont toujours réduits à néant. On ne peut même pas dire que nous avons participé au PIB, car ce dernier se pulvérise dans le champignon d’une explosion monstrueuse. 

 

Nous sommes donc face à nous mêmes, littéralement, debout devant un miroir à se poser une question existentielle, non pas dans un sens philosophique du terme, mais dans le sens de l’existence, du fait d’être vivant, et non pas mort dans une explosion. 

 

A vous, qui nous avez quittés, nous n’oserons même pas vous promettre que nous allons construire un meilleur avenir. Nous ne sommes que des figurants. 

 

Paix à votre âme.

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