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Lina Abyad : plongée dans sa constellation de femmes puissantes

27/10/2022|Léa Vicente

Nous rencontrons Lina Abyad après une représentation de sa pièce Nawal, une biographie-hommage à la psychiatre et autrice féministe égyptienne Nawal el Saadawi (1931 - 2021) librement adaptée de ses Mémoires*. Ce récit est le fruit d’un travail collaboratif entre Lina Abyad et ses actrices Mariana Rozaik, Clara El Hawa, Soline Daccache, Jana Abi Ghosn qui se relaient à tour de rôle la parole de Nawal el Saadawi alternant le récit de certains évènements de sa vie et des citations de l’autrice. Il est difficile de dire qui des actrices ou du public sont le plus émus pendant la pièce. Sans aucun doute, son écriture collective a exacerbé l’engagement des actrices qui se sont vues donner la lourde tâche de lire les presque 1000 pages des Mémoires d’El Saadawi et d’en sélectionner les passages les plus marquants. Le résultat est d’autant plus percutant que ce choix collégial fait du destin de Nawal el Saadawi une fable féministe universelle. 

 

Pour Lina Abyad le collectif est essentiel et ce modus operandi est un écho vivace aux regroupements féministes internationaux qui partagent un même objectif d’union, d’échange et de soutien pour et vers la lutte pour les droits et l’égalité des femmes dans le monde et a fortiori dans le monde arabe. Loin d’un hasard du calendrier mais plutôt fatal allongement de la liste des féminicides cette pièce se joue un mois après le meurtre de Mahsa Amini qui a enflammé la révolte des femmes en Iran et à laquelle la pièce semble répondre avec un message d’empouvoirement et d’espoir. Dans une mise en scène minimaliste, Lina Abyad fait le choix audacieux d’imaginer Nawal el Saadawi au paradis, dans un décor de papier griffoné qui se froisse sous les pieds des actrices et dont le bruit intempestif pourrait évoquer les voix étouffées des femmes, celles qu’on ne saurait entendre ou qui ne peuvent se faire entendre. « La vie des femmes est douloureuse » dit Nawal el Saadawi, et Lina Abyad prête une voix à cette douleur trop souvent silencieuse et questionne par les mots d’El Saadawi les différences de traitement absurdes entre les hommes et les femmes « La femme à partir du moment où elle naît - et ce depuis des siècles - se trouve responsable des actes commis par d’autres personnes et notamment des hommes. El Saadawi nous apprend à reprendre en main notre destin et casser cet héritage traumatique » nous livre Lina Abyad. C’est presque sans compromis que la pièce aborde de nombreux sujets encore tabous non seulement au Liban mais partout dans le monde : les châtiments corporels, le travail domestique, l’excision, les règles, le mariage des enfants, la maternité, la prison pour les femmes qui ont osé se rebeller etc. 

 

Bien que presque 60 ans nous séparent de la tendre enfance de Nawal el Saadawi, pour Lina Abyad son histoire est toujours d’actualité et c’est la quatrième pièce qu’elle dédie à l’autrice égyptienne depuis le début de sa carrière. Ce sujet lui est cher car le destin d’El Saadawi n’est pas sans lui rappeler celui de sa grand-mère retirée de l’école à l’âge de 12 ans pour la marier et « qui s’est jurée que ses filles deviendraient des femmes puissantes. » En 1998, elle présente Womens' Prison pièce inspirée des Mémoires de la prison des femmes de Nawal el Saadawi, à laquelle l’autrice a assisté. La rencontrer a non seulement éclairé ses recherches et la compréhension de sa personnalité mais lui a permis de également de nourrir son engagement féministe. Abyad nous confie : « J’admire Nawal el Saadawi parce qu’elle m’a donné beaucoup d’espoir, elle m’a donné le sentiment de ne plus être seule mais qu’il existe des femmes fortes partout dans le monde arabe. »

 

La qualité du travail de Lina Abyad semble reposer dans une expérimentation et une remise en question constante de sa méthodologie qui se veut à la fois intime et historique pour servir un théâtre non seulement engagé mais aussi responsable, respectueux de l’environnement et de ses collaborateurs/rices. « Nous faisons attention à ne pas gaspiller les ressources que nous utilisons pour nos pièces, cet effort nourrit également notre imagination et nos projets, ce n’est pas incompatible avec la créativité ». Elle pense ses pièces avant tout dans un but informatif « L’Histoire pour moi est essentielle, il est important de regarder dans le passé pour voir où tout a commencé et constater le chemin parcouru ». De plus, après chaque représentation, Abyad a pour habitude d’inviter le public à échanger sur la pièce et le résultat est aussi désopilant que cathartique. Elle instaure comme il y en a si peu au Liban, un lieu d’échange et de philosophie. Dans la salle, ce soir-là prend la parole, Manal el Hourtani directrice de l’Union of Progressive Women qui réalise des actions pour le droit des femmes au Liban. En collaboration avec cette association, Lina Abyad a écrit cette année une pièce Beyt Byout basée sur des entretiens qu’elle a menés avec des femmes survivantes de violences domestiques et prises en charge par l’association. Après plusieurs jours de représentations auprès de publics féminins soutenu par l’Union, des hommes ont demandé à ce que la pièce soit reprogrammée afin de comprendre pourquoi leurs épouses étaient rentrées aussi animées de ces représentations. Bien plus que théâtre engagé on peut parler d’une pratique du théâtre sociale.

 

La Palestine, les questions de genre, l’amour, l’Etat, les pièces de Lina Abyad abordent avec réalisme et un langage tragicomique, un panel de sujets qui mettent en lumière le politique dans l’intime et le public. Sa voix semble avoir trouvé écho dans tout le monde arabe où ses pièces sont présentées du Maroc jusqu’aux Émirats à quelques ajustements près. La pièce Nawal sera notamment présentée au festival Jassad - Le festival international des femmes metteuses en scène - à Rabat à la fin du mois d’octobre 2022. Au Liban, au moment où nous écrivons ces mots, les deux pièces d’Abyad Nawal et Ekher Cigara jouent à guichets fermés. Quand on l’interroge sur son succès la metteuse en scène nous confie qu’il existe un réel enthousiasme pour le théâtre au Liban qui coïncide avec le contexte de crise « Les gens sont las de rester chez eux et de regarder Netflix, ils ont besoin d’une bouffée d’oxygène et le théâtre leur offre cet espace. » Le théâtre a des jours heureux devant lui, il n’y a plus de salle disponible avant juin 2023 et pour Lina Abyad, il y a toujours de nouveaux sujets à aborder, elle est déjà plongée dans de futurs projets. 

 

 

*Compilation de différentes mémoires de Nawal el Saadawi : Mémoires de la prison des femmes (Mudhakkirat fi Sijn al-Nisa), Mémoires d’une femme docteur (Mudhakkirat tabiba), Isis (Awraqi hayati)

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