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L’immeuble Tabbal, un joyau niché dans l’écrin de la rue Sursock

25/05/2021|Bélinda Ibrahim

Vous l’aurez sans doute compris. Il s’agit d’un article pulsionnel, écrit dans l’urgence de mettre des mots sur des émotions et de faire la pleine lumière sur un immeuble qui fait partie des « oubliés des aides » parce qu’il n’était tout simplement pas sous les feux des projecteurs. Normal lorsqu’une famille endeuillée cherche à panser ses blessures avant de se préoccuper des dégâts matériels.
Tout a commencé par l’annonce d’une visite guidée gratuite sur laquelle j’étais tombée. Il s’agissait de l’exposition qui portait le nom de Gaïa Fodoulian, designer de meubles et d’objets, fauchée à la fleur de l’âge, le 4 août 2020 et dont la maman Annie Vartivarian a voulu célébrer la mémoire dans ce lieu qui s’y prêtait. Cette visite n’était possible que les mardis et samedis et il fallait s’inscrire parce la guide, Maya Hmeidan, consultante en Patrimoine culturel et cofondatrice de « Ṣilāt for Culture » * (Ṣilāt signifie connections) ne prenait que des groupes de dix personnes. Mue par la curiosité, je m’y suis inscrite avec une amie. Se pourrait-il qu’un immeuble de la rue Sursock ait échappé à mon attention ? Moi qui avais passé des années à emprunter cette route et à arpenter cette rue, depuis mes premiers pas de journaliste pigiste à Magazine, le célébrissime hebdo qui a accompagné les Libanais durant des décennies avant de fermer ses portes, comme presque tout dans un Liban qui sombre dans un gouffre sans fin.
Nous étions arrivées avant l’heure, tel que demandé, afin de nous regrouper dans le petit jardin et d’entamer la visite avec les explications enthousiastes et laborieuses de Maya Hmeidan qui racontait ce lieu qui abrite plusieurs époques dans un même bâtiment. Un véritable concentré d’Histoire et d’histoires en somme.

 

À chaque étage, un peu plus de souffle coupé…

Il m’a suffi que de pénétrer dans le lieu pour ne plus savoir où donner de la tête. Entre plafonds sublimes marquetés, murs calligraphiés, sols dallés de marbre de carrare et vitraux rivalisant de beauté, je découvrais une pièce après l’autre et un étage après l’autre des lieux de vie superposés, mais liés par un même ciment, celui des vies familiales qui s’y étaient frottées, voisins, témoins, se croisant forcément dans les cages d’escaliers puisque c’était le seul moyen pour chacun de regagner son appartement. Je visitais chaque étage en ayant des rires d’enfants en tête, m’émerveillant à déchiffrer les inscriptions laissées sur les portes, un peu comme des bouteilles à la mer, jetées aux yeux de ceux qui les décoderaient en premier. J’ai rarement vu un immeuble inhabité, mais paradoxalement si rempli de vie. Arrivée au quatrième étage, il y avait là de quoi défaillir. Un appartement entièrement meublé, de toute beauté, s’offrait à nos yeux ébahis. Doté d’une fontaine et de magnifiques arcades, comme un des étages précédents, celui-ci semblait attirer les pigeons qui n’avaient de cesse de picorer les estampes sur les murs peints en trompe-l’œil, un crève-cœur ! Et qui ne se privaient pas non plus de laisser leurs déchets.
L’immeuble était ouvert aux vents mauvais depuis le 4 août 2020. Il avait également pris l’eau ; toute l’eau de l’hiver s’était déversée sur son toit jusqu’à s’infiltrer dans les plafonds et dans ses entrailles. 
Ce que la guerre civile n’avait pas fait en termes de dommages, les suites du cataclysme du 4 août s’en étaient largement chargées. J’étais repartie à la fois enchantée par ce que j’avais vu et déterminée à agir activement afin de sauver cet immeuble des ravages du deuxième hiver qui pointait à l’horizon.
S’il est vrai que l’urgence actuelle se prête davantage à secourir une partie de la population que la famine risque d’emporter, il reste néanmoins de notre devoir de demeurer des passeurs de mémoire. S’il est notoire que les « effaceurs d’histoire » cherchent à nous ramener à l’âge de pierre, leurs obscures velléités nous laissent de marbre (sic). Plusieurs projets et événements culturels sont actuellement en cours afin de permettre à cet immeuble fier et altier, de se revêtir de ses plus beaux atours, et de demeurer, pour les années à venir, le témoin d’une tranche de l’histoire du Liban qu’il est vital de garder à l’abri des intempéries de la vie.

 

* Ṣilāt, « connexions » en français, est à la fois notre nom et une déclaration de notre objectif. Ṣilāt aspire à connecter les communautés en promouvant et en préservant leurs identités, traditions et valeurs par le biais de programmes culturels publics et d'activités artistiques. Ainsi, offrir de nouvelles opportunités culturelles durables et rapprocher les communautés de leur culture.

 

PS : Pour retracer l’histoire de cet immeuble, voici le lien menant à l’article de May Makarem paru dans l’édition de l’Orient-Le Jour du 11 mai 2021.

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