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« Le Goût des garçons » : récit sur l'éclosion du désir au féminin

24/08/2022|Amaya Singh

« Le Goût des garçons » de Joy Majdalani est paru en janvier 2022 aux éditions Grasset. Il s’agit du premier roman de cette écrivaine, née à Beyrouth en 1992 et installée en France depuis les années 2010. En écrivant noir sur blanc l’éclosion du désir chez la femme, Joy Majdalani renverse une tradition littéraire, essentiellement masculine, ayant souvent adressé le sujet de la sexualité des jeunes filles en le sexualisant à outrance. Discussion avec une autrice qui revendique pleinement la dimension féministe de son œuvre. 

 

« Le Goût des garçons » expose les premiers émois sexuels d’une jeune fille de « bonne famille » de treize ans. Le livre n’est pas situé géographiquement bien que plusieurs indices laissent supposer que l’intrigue se déroule au Liban. Cette omission est volontaire afin que les lecteurs, peu importe d’où ils viennent, puissent se reconnaître dans l’histoire contée. La narratrice, dont on ne connaît pas le prénom, nous ouvre une fenêtre sur le début de son adolescence. On assiste aux premiers moments de la puberté des jeunes collégiennes de l’établissement privé et catholique, Notre-Dame de l’Annonciation. Les filles du collège sont divisées en deux groupes : il y a les « Dangereuses » et les « insignifiantes ». Les « Dangereuses », ce sont celles qui retroussent les jupes de leurs uniformes au-dessus des genoux, celles qui n’ont plus de duvet au-dessus des lèvres, celles qui ont déjà embrassé des garçons, celles qui sont sorties vite de l’enfance et dont on dit que les parents sont inconscients… Les « insignifiantes » sont celles dont le corps veut grandir mais que l’on comprime pour ne laisser « au vice aucun espace ». Notre narratrice est une insignifiante qui rêve d’être dangereuse. Son exploration est bouleversée par les débuts d’Internet, qui lui donne un espace plus ou moins secret pour s’entraîner au jeu de la séduction. Son éveil sexuel se construit à la fois de manière solitaire et au contact des autres, filles comme garçons. Une fois confronté au désir masculin, le désir de notre narratrice se plie pour répondre le mieux possible au désir que l’on attend d’elle. En effet, bien plus que d’être le simple journal de bord d’une jeune fille en fleur, ce roman dénonce la double peine des femmes : celle d'être désirable et désirée sans avoir le droit de désirer. « Le Goût des garçons » livre un autre constat, celui de la rivalité féminine : les femmes ne cessent de se juger à l’aune des normes de beauté et des codes sociaux établis par les hommes. Face aux injonctions d’une société misogyne et schizophrène, notre narratrice de treize ans devient plus que dangereuse, elle devient révoltée.  
 

Avec l’art et la manière, en nous faisant rire et presque pleurer, Joy Majdalani nous offre sur papier le réveil d’une conscience, le combat d’une jeune fille. Ce roman de 172 pages est transgressif car il raconte ce qu’on refuse d’admettre : les adolescentes désirent aussi.

 

Pourquoi avoir eu besoin d’écrire ce roman ? Combien de temps l’écriture de ce roman vous a-t-elle pris ?

L’écriture est une partie importante de ma vie. Pour mon premier roman, je tenais à aborder un sujet qui se trouve au centre de mes préoccupations, en tant que jeune femme. J’ai choisi de parler de la manière dont se construit le désir de la femme et plus spécifiquement comment il se construit face aux désirs des autres. J’avais vingt-huit ans lorsque j’ai commencé la rédaction de ce roman et l’écrire m’a pris environ 9 mois. 

 

Est-ce que vous vous êtes personnellement identifiée au personnage principal de votre roman ?

Je ne me vois pas écrire un livre sans m’identifier aux personnages que j’imagine car j’estime que l’écriture d’un roman est toujours inspirée de soi-même. « Le Goût des garçons » est une œuvre fictive mais j’ai puisé dans mon propre vécu pour l’écrire. Je me suis rappelée ce que cela avait été pour moi d’être une fille de treize ans et j’ai fait de mes sensations ressenties pendant l’adolescence le terreau fertile de ce livre.

 

Est-ce que vous avez été contactée par des jeunes filles qui se sont identifiées aux protagonistes du roman ?

Oui, j’ai été contactée par beaucoup de jeunes femmes de mon âge qui se sont reconnues en la narratrice. C’était aussi intéressant de voir que, bien que certaines aient avoué avoir eu des expériences similaires à celle de la narratrice à l’âge de treize ans, d’autres m’ont confié ne pas avoir été préoccupées par ces questions-là si tôt. Le livre fait part de ce décalage et de la singularité des expériences de chacune quant à la naissance de leur désir sexuel.

 

Quelles ont été les réactions qu’a suscitées ce roman ?

Pour l’instant, j’ai essentiellement eu écho de réactions positives, peut-être justement parce qu’elles sont positives (rires).

 

Peut-on dire qu’il y a eu un progrès des mentalités vis-à-vis du fait d’aborder ouvertement la question du désir adolescent féminin ?

La phase du féminisme entamée depuis le mouvement Me too a permis de remettre la femme dans une position de sujet et non plus d’objet. Nous parlons désormais de ce que les femmes ressentent, de leurs peurs, de leurs angoisses, de leurs désirs en prenant en référence leur propre vécu et non plus à partir de ce que le regard des hommes projette sur elles. Cette nouvelle grille de lecture, le féminisme l’applique dans les sphères les plus intimes, dont la sexualité. D’une manière générale, il est plus facile de parler des femmes aujourd’hui.

 

Que pensez-vous du fait d’être définie comme une autrice féministe ?

En tant que personne et en tant qu’autrice, je n’ai aucun mal à me définir comme féministe. Ma littérature est féministe en cela qu’elle participe à créer des personnages féminins qui sont des êtres complexes avec toute leur subjectivité et non plus des accessoires qui aident à faire avancer l’intrigue…

 

«Le goût des garçons» a été présélectionné pour Le Prix de la littérature arabe de 2022 organisé par la Fondation Jean-Luc Lagardère et l’Institut du monde arabe 

 


 

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