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La déclaration d’amour d’Alfred Tarazi à son pays

15/11/2022|Maureen Dufournet

Dimanche 23 octobre 2022, s’ouvrait l’installation « Hymne à l’amour », sur les marches du Musée national de Beyrouth. Une installation signée Alfred Tarazi, qui va à présent prendre ses quartiers au hangar de l’« Hymne à l’amour » à Achrafieh. Cette exposition s’inscrit dans le cadre du Programme Art & Territoire porté par l’Ambassade de France et les antennes de l’Institut français du Liban en région, en partenariat avec le ministère de la Culture du Liban, la Direction générale des antiquités libanaise et UMAM. Elle met en lumière un héritage oublié et ignoré pendant des années, afin de redonner vie à un passé important de la culture libanaise. Nous sommes allés dans ce hangar afin de découvrir l’exposition et de poser quelques questions à Alfred Tarazi. 

 

Pouvez-vous nous raconter l’exposition, son lieu et ses objets ?

L’exposition, c’est avant tout le lieu, c’est un hangar abandonné depuis plus de cinquante ans, que nous avons décidé d’occuper avec une installation temporaire d’objets aussi désuets que l’espace lui-même si ce n’est plus. Nous étions initialement supposés intervenir dans le musée national, mais vu la liberté d’action que nous avons ici comparée à celle que nous aurions eu là-bas, nous avons choisi la liberté totale et absolue. Il y a donc le lieu en premier, puis il y a les objets. Tous les objets sont des restes de ce qui s’appelait la maison Tarazi, le magasin d’antiquité et d’artisanat qu’a occupé ma famille à travers quatre générations. Ce sont des objets qui n’ont alors pas tous le même âge, ni la même provenance, ni quoi que ce soit en commun, mais qui se sont tous trouvés dans le cadre de cette entreprise familiale, dissoute en 1987. Depuis lors, ces objets se baladent entre différents dépôts sans aucun but, ni destination. Ce qui m’a interpellé dans tout cela, est le fait que nous n’avons pas de musée d’Art décoratif au Liban, tous ces objets n’avaient donc pas de place dans la muséographie locale. Pourtant, ces objets sont une partie intégrante, si ce n’est la partie majeure, de la culture locale. Les objets traversent l’histoire et nous laissent en mémoire les manières dont nos grands-parents vivaient, de ce qui était produit dans telle ou telle région, ils sont alors primordiaux à la reconstitution de l’Histoire. 

 

En créant cette exposition, vous vouliez partager un héritage important, mais quel était l’objectif derrière ce geste ?

Lorsque nous allons au Louvre, nous pouvons admirer des objets d’art décoratif français, d’époques et d’endroits plus ou moins éloignés, mais retraçant une partie de l’histoire française. Ici, au Liban, nous n’avons pas de musée de ce genre. Nous avons alors voulu créer un lieu où exposer cet héritage, qui malheureusement, peut-être par sa familiarité ou son côté artisanal, n’a ni été étudié, ni préservé de la façon dont il se doit. Il m’est alors paru essentiel de mettre en avant cet héritage, notamment lié à mon passé familial. Venant d’une famille d’humbles antiquaires n’existant plus aujourd’hui, et dont les objets ne sont plus sur le marché, j’ai la possibilité de les présenter dans une collection et d’ouvrir une première porte sur l’importance de l’art décoratif oriental. L’idée initiale était vraiment de créer un lieu pour ces objets, de leur offrir un musée. C’est avant tout un geste d’amour, car l’endroit où nous sommes, nous l’avons déblayé avec nos mains, nous avons couvert le toit avec nos moyens, nous devons nous assurer que l’eau ne s’infiltre pas et que les œuvres soient en sécurité et bien conservées. Cette exposition a été créée pour rendre hommage et célébrer ce que mon père et mon grand-père ont fait dans leur entreprise familiale. 

 

C’est alors avant tout une exposition pour partager un héritage historique, mais que signifie-t-elle pour vous personnellement ?

Le côté personnel est tout d’abord une responsabilité, parce que je pourrais choisir à tout moment de me débarrasser de cet héritage, de le donner à d’autres personnes. Mais mon père était un terrible commerçant, et je ne suis pas mieux que lui. Depuis mon grand-père, nous avons la réputation de ne pas vendre, ce qui est un peu paradoxal, car lorsque les personnes rentrent dans un magasin d’antiquité et qu’elles trouvent un objet à acheter, la première réaction de mon grand-père était « Non, non cela n’est pas à vendre ». Autour de ces objets, c’est avant tout une histoire d’identité, parce que lorsque nous voulons voir ces objets en occident, nous pouvons les trouver, soit dans un musée d’Art décoratif, soit dans un musée d’Art islamique ou dans la section art islamique d’un musée comme celui du Louvre par exemple. Je pense que dans la conception identitaire et culturelle du Liban, c’est un héritage qui a été négligé pour de nombreuses raisons. C’est une thématique assez complexe, parce que finalement, au Liban, il y a une grande part de musulmans, et donc ils devraient exiger que nous honorions les arts islamiques en terre d’orient. Mais, culturellement, lorsque nous rentrons dans les mosquées aujourd’hui à Beyrouth, nous pouvons nous apercevoir qu’il y a par exemple des chandeliers en cristal et non des lanternes orientales. La problématique est là, pourquoi les Orientaux ne mettent pas sur le devant de la scène les arts orientaux, mais font l’éloge de l’art occidental ? C’est assez troublant, car ce sont les populations qui ont choisi l’occident culturellement, notamment à la suite de la période napoléonienne. Donc c’est vraiment un choix d’identité qui se trouve au cœur de cette exposition, mais une identité très fluide, qui n’est pas fixe et qui évolue sans cesse. Elle n’est pas propre à une communauté ou à une religion, ni à une ville. Mais nous, nous n’aimons pas la fluidité, nous aimons catégoriser et classer, dire que telle culture est associée à telle communauté. Pour moi, cette exposition n’est que le début, c’est l’ébauche d’une architecture à construire, d’un énorme travail qui reste à faire pour mieux comprendre dans un premier temps, puis pour préserver, car il y a certains objets qui sont dans un état assez critique, et enfin, pour faire vivre cet héritage. 

D'où vous est venue l’idée du titre de l’exposition ?

L’hymne à l’amour est un titre qui s’est un peu imposé de lui-même au projet. Quelque part, c’est parce que tous ces objets, qui sont autour de nous en ce moment, tous, sont des preuves d’amour. Nous parlons de l’amour de l’artisanat, de l’amour de travailler avec ces matériaux, avec ses mains. De plus, il n’y a aucun aspect pécunier derrière cette exposition, il s’agit simplement d’une célébration de l’artisanat libanais, du travail fastidieux effectué. Quelque part, il s’agit d’un travail hors du temps, parce qu’aujourd’hui nous n’avons plus le temps de faire cela, nous devons toujours courir dans tous les sens et ne trouvons plus d’instants à lui dédier. C’est alors un artisanat qui est en premier lieu en danger, il y a certains artisanats qui n’existent tout simplement plus, certains travaux que nous ne faisons plus et d’autres qui sont en train de disparaître lentement. Et donc voilà, c’était vraiment pour célébrer tout cela, tout cet héritage qu’il faut conserver et aimer. 

 

Aujourd’hui quelles sont vos attentes pour cette exposition, qu’espérez-vous créer ?

L’idée, aujourd’hui, est de relier nos deux lieux d’expositions, parce que nous avons également une exposition au hangar UMAM, Memory of a Paper Citydans le quartier de Haret Hreik de la banlieue sud de Beyrouth. Cette installation restitue une ville imaginée en s’appuyant sur une grande collection d’archives de magazines et de journaux publiés au Liban entre 1930 et 1990. L’ensemble de ces deux expositions, de ces hangars, ont pour objectif quelque part, de conserver l’héritage libanais. Aujourd’hui, il est devenu primordial de mettre en place des stratégies pour sauvegarder l’histoire culturelle du Liban et de mettre les moyens nécessaires pour préserver et présenter toute cette richesse au public. 

 

Pour en savoir plus, cliquez ici

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