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Haltes douces

09/04/2020|Nicole V.Hamouche

Sur mon chemin rue de Damas, des arbres en retrait, sur la droite m’appellent, je rentre par une petite porte pour voir qu’est-ce que ce jardin secret. C’est un cimetière. Je m’aventure. Il est magnifique. Le nombre de fois où je suis passée rue de Damas, mon trajet de tous les jours et où j’ignorais la présence de ce cimetière ! Je ne sais pas si j’ai le droit d’être là, je crains que l’on me vire, je ne suis pas de la confession en question ; je reviens donc sur mes pas quand soudain je lis sur une pierre à l’entrée « visiteur de passage, ce lieu n’est pas seulement celui de la mémoire et il est aussi offert pour la rencontre et la vie. » Alors je re- rentre et je prends mon temps. Un homme pioche dans la terre, un peu plus loin ; il me gratifie d’un sourire magnifique lumineux et me dit bonjour. Un sourire qui fera ma journée comme on dit en anglais, « his smile made my day ». La plaque ne croyait pas si bien dire ; ce cimetière m’apportera en effet des rencontres…

« Je vais ouvrir vos tombeaux, je vous ferai remonter vos tombeaux, o mon peuple… je remettrai mon souffle en vous pour que vous viviez » (Ezechiel37.12.14) C’est aussi ce que dit cette pierre ; pour le reste lisez sur la photo en tête du billet

Entrée de plain-pied dans ce cimetière où les arbres, les cyclamens et la flore sont en plein foisonnement, je trouve cet accueil, ce silence avenants, cette paix immuable. Peut-être sont-ce ces âmes apaisées la -haut ou quelque part ailleurs qui nous transmettent leur paix, qui sourient de nos agitations et turpitudes de petites bêtes besogneuses et frénétiques. De quoi t’inquiètes-tu ? semblent-elles murmurer. Je m’arrête devant une tombe qui m’attire : elle s’appelait Ellen Wilson, l’épitaphe était belle. Les quelques épitaphes que j’ai vues sont rassérénantes. Il n’y avait rien de si terrible dans ce cimetière. Bien au contraire. Avons-nous à tort peur de la mort ? Ellen Wilson est morte à 57 ans. J’ai fait une recherche Google sur Ellen Wilson, il y en avait plusieurs. J’ai un peu voyagé dans ma tête.

Marcher pour voyager en temps de corona quand c’est possible, marcher, encore et encore. Je repasse par le cimetière ; pas trop le choix, le même trajet proche de chez moi et la seule oasis de verdure avec le cimetière qui suit, bien moins amical mais grandiose. L’homme au grand sourire est toujours là. Il n’est pas jardinier au final. Je le reconnais, on n’oublie pas un visage si souriant. Salutations ; Christoff me raconte qu’il est peintre, en résidence au cimetière. C’est créatif, c’est magnifique. La vie, l’art et la mort qui se côtoient dans une continuité rassurante. Christoff était en résidence dans une école qui a dû fermer. Il a pu grâce aux autorités dont ils relèvent – européennes - jalouses de la créativité de ses ressortissants, avoir accès à la petite maison qui se trouve dans le cimetière. En échange, il s’occupe aussi de la terre et des fleurs. C’est sa façon de redonner - personne ne le lui a demandé. C’est ainsi que je l’avais confondu avec un jardinier ou une personne qui rendait visite à l’un des siens sous terre. Christoff me présente son ami Guillaume installé là aussi avec son ordinateur ; lui écrit, une fable, inspirée du virus ; « c’est un virus qui raconte l’inhospitalité des humains » me dit-il. Avions-nous besoin d’un virus pour constater cela ? Guillaume est chercheur en philo et termine la traduction d’une fable arabe classique. Il me raconte que c’est une fable où les animaux se plaignaient de leur domestication par les hommes. Déjà à l’époque ! Cette fable très longue que Guillaume traduit pour le compte d’une prestigieuse maison d’édition parisienne aiguise ma curiosité de libanaise qui connait mieux Lafontaine que les classiques arabes.

Pendant que nous devisons, Christoff fait remarquer que « le cimetière peut être vivant ! » Avec nous, il y a aussi Rassin qui m’a sollicitée quand je suis entrée dans le cimetière cette fois-ci. C’est lui qui m’a

arraché un sourire cette fois-ci; il voulait me montrer ses « tures » c’est-à-dire ses voitures – il a deux ans me signifie-t-il - je lui ai fait sentir des fleurs que je découvrais, mauves et blanches, denses, généreuses. Son père qui s’avère être Guillaume, fait une reconnaissance du nom de ces fleurs avec le téléphone – nous ne connaissions pas ces fleurs. Il y a des applis qui peuvent tout reconnaitre ; mais pas ce qu’il y a au fond du cœur.

Le petit est le premier Rassin que je connaisse ; son père orientalisant lui a donné ce prénom, « Rassin » c’est-à-dire ancré en arabe. Je ne sais pas si c’est un prénom arabe courant, je ne l’avais jamais entendu auparavant. Comme nous avons besoin de cet ancrage en ce moment, de ce regard enfantin, de cette innocence ! Christoff a raison, « les lieux de mort ne sont pas que des lieux de mort » ; voire les morts peuvent être parfois plus vivant que les vivants. Rassin joue et pépie, les oiseaux chantent : « je ne crois pas que les oiseaux cherchent à communiquer avec nous. Ils chantent pour alerter, pour se bagarrer, pour aimer » dit Erri di Luca dans un entretien en temps de corona. Hâte de retrouver cette légèreté enfantine, volatile, si l’on n’a pas entre temps perdu l’usage de ses ailes.

 

Un arbre qui s’érige au milieu d’une tombe ? Quelle belle image de l’espérance chrétienne ! Ce qui ne pouvait pas se produire s’est produit. L’évènement de la résurrection du Christ au matin de Pâques, comme ce petit palmier, perturbateur de l’ordre établi ouvre une brèche dans le mur de l’impensable. L’humanité promise à la vie se relèvera. Nos fermetures, nos violences ou nos indifférences n’auront pas raison de cette puissance de vie qui renouvelle toutes choses. « Nous espérons contre toute espérance. » (Romains 4.18)

 

Je rêve que celui qui a écrit ceci ait raison.

Ce cimetière a été rénové en Octobre 2017 avec le soutien de la Fondation des Cèdres

 

· Erri di Luca , auteur notamment du livre Le jour avant le bonheur, Gallimard 2010

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