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FEMMES D'EXCEPTION : Belle Greene, le secret d’une vie pour la liberté

07/12/2022|Dounia Mansour Abdelnour

Tu n’es pas née où tu voulais

Tu n’es pas née quand tu voulais

Ta peau n’est pas comme il faudrait

Dans l'Amérique du dollar

On ne change pas le hasard

Tu fais tes rêves en blanc et noir

Ponctués de culture et l’art

Belle Greener, Virginia Star

 

Afro-américaine à la peau blanche née en 1879 à Alexandria, Virginie, Belle Greener, découvre en grandissant que malgré ses cheveux lisses et son teint clair elle est naît noire, fichée noire, classée noire. Il en est ainsi aux États-Unis où les acquis de la guerre de sécession, abolition de l’esclavage, droit de vote et égalité civique aux populations de couleurs, anciens esclaves, sont résiliés en 1877 par l’inique loi Jim Crow. L’heureuse parenthèse abolissant le racisme n’aura perduré qu’une douzaine d’années.

 

Extrême ignominie, Noirs et Métis sont tenus de se déclarer selon la « règle de l’unique goutte de sang »  car un seul aïeul africain suffit pour produire une lignée de « gens de couleur ». Les métis de peau claire qui se faisaient passer pour blancs quand ils étaient légalement noirs, The Passing (Passage), encouraient la peine de mort.

 

Cependant, Belle Greener née au mauvais endroit au mauvais moment est loin d’être une femme ordinaire. Ambitieuse, travailleuse, studieuse, férue d’art, de culture et de lecture, elle ne s’en laisse pas conter. C'est tellement court, une vie, tellement fragile, aussi. Mener une existence de paria en Virginie où la ségrégation raciale compromettrait son existence, très peu pour elle. Belle ne vivra pas dans la case de l’Oncle Tom au pays de l’Oncle Sam. 

 

Au grand dam de son père, Richard Greener, éminent avocat, doyen de la Howard University plus occupé et préoccupé par la cause des noirs que par sa famille, père absent, père ailleurs, séparé plus tard de sa mère, Belle décide de gommer toute trace de son passé, donner un coup de pied au destin et changer de vie. 

 

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Belle da Costa Greene

Avec l’assentiment de sa mère et de sa fratrie, elle coupe les ponts avec sa famille élargie en Virginie, change de nom, de lieu de naissance, de résidence, et  vit désormais à Princeton avec une nouvelle identité. Elle est dès lors Belle da Costa Greene, blanche, née à Washington d’origine portugaise. Sacrifice suprême, elle décide de ne pas avoir d’enfant pour ne pas encourir le risque d’avoir une filiation de couleur qui la compromettrait elle, mais aussi sa famille. Elle ne doit ni perdre la face (blanche) ni détruire sa famille. Toute sa vie, la famille vivra sous la menace d’une épée de Damoclès, la hantise de voir découvertes ses origines noires. 

 

La fascinante histoire de Belle est avant tout celle d’un duo, un homme et une femme, John Pierpont Morgan et une belle mulâtre clandestine, tous deux grands amateurs d'arts. Ce dernier, né en 1837, contrôle la moitié des chemins de fer des États-Unis. Financier, grand industriel, J.P. Morgan fait partie des grands magnats de l'Amérique. Morgan a étudié l'histoire de l'art et cultivait un faible pour les belles choses de la vie. Célèbre collectionneur, c'est grâce à lui que l'Amérique possède ses trésors d'art aujourd’hui. 

J.P. Morgan (1837-1913)

En 1905, Belle commence à travailler dans labibliothèque de J.P. Morgan à New York et devient la bibliothécaire privée de J.P. Morgan, gérant, documentant et construisant la collection de livres rares et de manuscrits de Morgan, organisant des expositions publiques dans des lieux extérieurs.

 

Élégante, habillée chez les grands couturiers, soignée jusqu’au bout des ongles, toujours mise sur son trente-et-un, c’est une boulimique de travail. Elle dirige la Morgan Library pendant quarante-trois ans - d'abord en tant que bibliothécaire privée de J. P. Morgan, puis de son fils, Jack, et plus tard en tant que directrice inaugurale de la Pierpont Morgan Library (aujourd'hui Morgan Library & Museum). Œuvrant sans relâche, Belle da Costa Greene devient l'une des bibliothécaires les plus en vue de l'histoire américaine.

 

Non seulement Belle construit l'une des plus importantes collections de livres et de manuscrits rares aux États-Unis, mais elle transforme également une collection privée exclusive en une ressource publique majeure, à l'origine du solide programme d'expositions, de conférences, de publications et de services de recherche qui continue aujourd'hui. Elle s'est efforcée de rendre la bibliothèque prééminente, en particulier pour les incunables, les manuscrits, les reliures et les classiques. C’est une négociatrice hors pair. En travaillant ensemble, J. P. Morgan et Greene créent l'un des plus grands dépôts américains d’œuvres d’art de la civilisation occidentale.

 

Pilier financier de sa famille qui dépendait largement d’elle, Belle da Costa Greene ne se maria jamais. Elle eut un certain nombre de liaisons, la plus importante étant celle avec Bernard Berenson, historien de l’art américain qui fut le grand amour de sa vie. Greene décède d’un cancer en 1950. 

 

Ce n’est que lorsque les biographes de Morgan ont sondé son passé qu’ils ont appris son secret. Mais alors, saluée comme « l’âme de la bibliothèque Morgan », elle est considérée comme une perle rare et sera immortalisée par Alexandra Lapierre dans son roman Belle Greene. L'héritage de Belle da Costa Greene est immense. Le Morgan, comme on l'appelle aujourd’hui, accueille chaque année des milliers de visiteurs - universitaires, chercheurs, touristes et amateurs d'art - venus profiter de la collection. La plupart des visiteurs ignorent que les collections de la bibliothèque ont été acquises et conservées par une femme noire qui a pris des risques inouïs et sacrifié sa vie privée et son envie de devenir mère pour réaliser son rêve : Être une femme libre et réussir une vie d’esthète à l’époque de la ségrégation raciale aux États-Unis d’Amérique. 

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