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Des miettes d’humanité dans ce monde de loups affamés

03/03/2020|Gisèle Kayata Eid

En quittant ce pays de tous les désespoirs subsiste le souvenir de ce coiffeur amputé de la moitié de son salaire, qui n’a même plus de pourboires par faute de clientes et de liquidités et qui, égal à lui-même, vous bichonnera comme sa superstar de la saison. Je vois aussi, avant et après les sacro-saints bulletins d’information, forcément mauvais, ces gens qui rentrent vite chez eux le soir par crainte de rater leur (s) « moussalssal », occupation gratuite et facile qui les embarque dans les histoires d’ailleurs, d’amour, de vengeance, d’épouses trompées, de secrets de famille… Le tout bercé d’une douce romance qui adoucit leur quotidien. 

 

Moi qui couvre la culture depuis bien longtemps, je n’ai jamais vu, comme en ces temps difficiles, autant d’affluence aux conférences, aux débats, aux tables rondes. J’ai vu des hommes et des femmes de talent, doutant même de leur capacité à proposer un spectacle, jouer tous les soirs salle comble devant un public ravi d’encourager leurs artistes courageux et talentueux. Même solidarité pour les lancements de livres, les concerts, les expositions, les films, les festivals. Un peuple qui, manou’ché à la main, continue de croire et de fabriquer de la culture. 

 

Au-dessus des cimes enneigées que j’admire de mon hublot, je pense aux promenades bavardes dans le semblant de petit bois derrière la maison, aux rencontres ensoleillées et enflammées avec les amis qui organisent des levées de fonds, perpétuent des chaînes de solidarité, réfléchissent en comité, étudient la restructuration des propositions politiques, des sensibilisations à la citoyenneté dans les écoles… Me reviennent en rafale tous ces « assistants naturels » des vieux, des handicapés, des malades qui donnent leur temps, leur énergie malgré leur lassitude, leur indigence; ce chauffeur de taxi qui subsiste avec la voiture de son frère prêtée pour « cette période difficile »; ces joyeux repas improvisés dans des maisons où on garde son manteau à l’intérieur; cette affluence chez les pâtissiers la veille du carême, pour célébrer en famille le carnaval (« wallaw el marfa’!) … Comme si de rien n’était.  Comme si le gouvernement de toutes les déceptions édictait décret après l’autre pour les sortir de leur trou, comme si les banques, de plus en plus douteuses, avaient rayé d’un coup de crayon leurs inquiétudes financières abyssales, comme si la révolution qui leur avait fait miroité la fin de leurs malheurs était en marche glorieuse, comme si leurs pas n’évitaient plus les supermarchés par manque de moyens, comme si les visites ne se faisaient pas plus rares « parce qu’on ne peut pas aller les mains vides »,  comme si les portes des ambassades ne connaissaient pas un regain massif de l’émigration, comme si la panique du « Corona » ne les alarmait pas avec cette sourde angoisse d’être lâchés à leur sort... 

 

En allant vers les programmations artistiques prévues six mois à l’avance, vers les files d’attente réglementaires, le trafic orchestré, le travail bien légiféré, les droits strictement blindés, les lendemains garantis par les caisses de retraite, les assurances, les gouvernements bien huilés… En allant vers ce pays bien établi dans ses normes, je ne peux que penser avec tendresse à mon peuple balloté, inquiet, mais si résilient et solidaire, qui, la tête haute dans ce chaos de détresse, ne cesse de ramasser encore et toujours des miettes d’humanité pour lui assurer une sorte de pérennité dans ce monde de loups affamés. 

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