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Atiq Rahimi   : « l’Histoire n’est pas un destin, tout reste possible »

22/08/2021

Avec « Les Porteurs d’eau » (P.O.L., 2019) et sa plume qui va chercher nos entrailles, mêlant contes, réalités, proverbes, légendes, mythes et récits, Atiq Rahimi nous emporte dans les méandres de la religion, de l’amour, de l’exil…  Toujours intense, l’auteur, mène deux histoires afghanes parallèles qui racontent les drames de tout exilé de son propre pays ravagé par l’extrémisme, l’ignorance et la pauvreté et de celui que la force des interdits et des traditions emmurées coupent de sa propre conscience de soi : Tom qui quitte sa zone de confort à la recherche d’il ne sait pas quoi et Yusuf empêtré dans un sentiment qu’il ne sait pas nommer « amour ».  Leur vie bascule le jour où les talibans détruisent les deux Bouddhas de Bâmiyân, en Afghanistan.  Toile de fond à ces deux destins parallèles : celui de l’émigré occidentalisé mais qui 25 ans plus tard recherche encore et inconsciemment ses origines et celui du pauvre hère que la vie a cantonné à un rôle de Sisyphe, délesté de tous ses droits.  

 

 

Vos titres sont souvent descriptifs de l’ambiance lourde qui règne en Afghanistan : « Terre et cendres » (P.O.L.2000), « Syngué Sabour » (Pierre de patience).  Dans « Porteurs d’eau » quel était votre principal message ?

Dès que je commence à écrire je ne me pose jamais cette question, Au début, je n’ai pas un objectif précis. J’écris en décortiquant les choses pour comprendre et pas pour trouver une réponse à ce que je cherche. Ici précisément, il y a la question de l’amour, la chose la plus essentielle. Thème récurrent dans mes livres. J’ai voulu écrire ce que c’est l’amour quand on n’a pas la littérature de l’amour. 

 

Comment vivez-vous dans votre exil le hiatus entre les mots, la langue, la pensée ?

Quand on est en exil il y a un décalage entre ce qu’on est, ce qu’on pense et ce qu’on fait, ce qui crée d’une certaine manière, propre à tous les exilés, une sorte de schizophrénie. Ils vivent un décalage entre la réalité et l’imaginaire. La création cinématographique et littéraire m’aide énormément à sortir de cette déchirure. Dans tous mes livres mes personnages sont doubles ou ils cherchent toujours leur double. 

 

Dans vos livres, l’image projetée de l’Afghanistan est celle de l’ignorance, de l’indigence, de la terre brulée. C’est ce qu’on constate dans les reportages sur ce pays. Est-ce que c’est aussi douloureux que ça l’Afghanistan ? 

Je n’ai aucune prétention de dire que ce que j’écris reflète la réalité afghane et des Afghans. Je m’inspire de ce qui se passe dans le pays. Je ré-écris à ma manière les légendes, les contes. J’invente beaucoup. 

 

Vous retournez souvent en Afganistan, quel est votre regard sur votre pays ? 

Je le dis toujours : trente-cinq d’exil ont transformé mon regard sur mon propre pays. L’exil m’a mis à distance, a déformé ma vision… Comme je vis en France, je suis un peu frustré d’une certaine manière. En retournant, je ne peux pas retrouver mon confort par exemple.

 

En retournant régulièrement dans votre pays, ne seriez-vous pas un peu ce Tom qui a toujours besoin de savoir ce qui se passe du côté de Yussuf ?

Je cherche une partie de moi. Si Tom n’était pas sorti de l’Afghanistan il serait comme Yussuf. 

 

Vous retournez par nostalgie, pour avoir d’autres sources d’inspiration, retrouver la famille… ?  Qu’est-ce qui vous pousse à toujours retourner en Afghanistan, malgré les difficultés à y séjourner ?

Quoique je fasse, je suis toujours un Afghan. Il y a toujours des choses en moi que j’essaye de comprendre : pourquoi l’Afghanistan passe d’une violence à l’autre ? 

Je ne prétends pas avoir trouvé une réponse. Je suis toujours à la recherche. 

Pour moi, l’histoire n’est pas un destin. Je peux dire aux jeunes Afghans : « Il ne faut pas subir. Ce n’est pas votre destin Tout est possible pour vous ». J’essaye d’aider la jeunesse afghane d’une certaine manière.

 

La thématique du déjà-vu, déjà entendu, revient dans vos descriptions, est-ce qu’elle vous hante ? 

C’est un symptôme de l’exil. Quoiqu’on fasse, l’exil rend nostalgique. La nostalgie nous ramène au passé, nous faisons ainsi renaitre notre présent. Le phénomène paramnésique renforce le côté schizophrénique de l’exilé qui a du mal à croire au présent. Il croit que le présent est la répétition d’un passé. 

  

Quelle est votre position par rapport à la religion ? Dans votre livre, on relève cette phrase : « Si Dieu n’était pas mensonge, il serait détruit comme vos deux bouddhas». 

J’ai tout dit. Vous avez compris ma religion. Imaginez le jour ou l’humanité voit vraiment Dieu, ce serait la fin du monde et la fin de Dieu.

 

Comment vivez-vous cette dualité en vous, ce poids de la religion en Afghanistan ?

Tout notre problème est là. Malheureusement depuis des siècles. Depuis les XIV et XV siècles, on ne vit que dans le dogme religieux musulman. On n’a pas su retourner en Afghanistan à une pensée mystique préislamique. Les mystiques perses, ceux de l’Afhganistan étaient autre chose. À cette époque ils n’étaient pas athéistes, d’ailleurs la pensée athéiste n’existait même pas, les mystiques de l’époque, les poètes les philosophes (Hafez, Roumi, etc.) se battaient avec leur poésie contre les dogmes religieux. Il n’y avait pas que la pensée islamique dans leur poésie, leur doctrine ou leur mysticisme. Il y avait du bouddhisme, du zoroastrisme, du judaïsme et même du christianisme... Malheureusement les musulmans n’ont pas saisi ça. 

 

Qu’est-ce qui a fait basculer les choses en Afghanistan ? Peut-on dater ce changement avec une conquête, l’influence d’un personnage historique, un évènement quelconque ?  

Par sa position géopolitique entre les grandes puissances, l’Afghanistan n’a pas sa place comme il faudrait. C’est un pays qui était une sorte de trait d’union entre deux modes de fonctionnement, deux grandes civilisations monothéiste (l’islam) et hindouiste (zoroastrique, etc.) On est dans une sorte de décalage, déchirés entre deux mondes et qui se cristallise depuis toujours dans les conflits. Et les islamistes ont profité de ce décalage.

 

 

Nous nous sommes quittés sur le projet d’Atiq Rahimi de faire un film sur le Liban, adapté du roman « Les échelles du Levant » d’Amin Maalouf pour essayer de comprendre ce qui s’est passé dans ce pays. Le tournage devait avoir lieu en partie au Liban… Mais depuis…

 

Propos recueillis par Gisèle Kayata Eid

 

 

 

 

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