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« Algérie mon amour » à l’IMA, visite guidée avec Claude Lemand

13/04/2022|Zeina Saleh Kayali

Comment vous est venue l’idée de cette exposition ? 

Alors que j’étais en poste en Egypte comme professeur d’université au début des années 1980, j’ai découvert dans le Dictionnaire des littératures francophones d’Alain Ray, des reproductions de peintures par Abdallah Benanteur (1931-2017). J’ai été séduit immédiatement, ma femme aussi. A partir de 1986, ayant décidé de quitter la fonction publique et d’ouvrir une galerie à Paris, j’ai pris contact avec l’artiste et je lui ai rendu visite dans son atelier à Ivry-sur-Seine. Le coup de foudre pour l’œuvre se confirme et, jusqu’aux années 2011-2012, j’ai pris l’habitude de lui organiser une exposition chaque année et de continuer à lui acheter des œuvres. Au moment où mon épouse et moi nous commencions en 2010 à nous familiariser avec l’idée de faire une grande donation à une institution parisienne, nous nous sommes rendus compte que nous avions de très nombreux artistes du Liban, de Syrie, d’Irak, d’Egypte, du Maroc, du Japon, d’Amérique latine, d’Europe, … et un seul artiste algérien ! Je me suis alors lancé dans la recherche des artistes algériens, à commencer par la génération des années 1930.

 

Abdallah BENANTEUR, Le Hoggar, 1960. Huile sur toile, 100 x 200 cm.
© Donation Claude et France Lemand 2019. Musée de l’IMA.

 

Selon votre habitude, sur trois générations ? 

Exactement. Je préfère ne pas me focaliser sur une seule génération ni une seule tendance. La génération des artistes et écrivains nés dans les années 1930 ont commencé à partir de 1951 à s’installer à Paris, capitale mondiale des arts après la seconde guerre mondiale. Ce milieu cosmopolite était très favorable aux échanges entre les artistes de toutes origines géographiques et culturelles. C’est pourquoi j’ai voulu donner un souffle à cette exposition, artistes de la fraternité algérienne.

Après l’indépendance en 1962, tous les artistes reviennent en Algérie, sauf Benanteur qui a préféré rester en France, car il voulait faire partie de l’histoire de la peinture européenne. En 1963, Jean Sénac organise à Alger l’exposition Peintres algériens, une trentaine d’artistes nés en Algérie, d’origines diverses, mais tous fraternels dans leurs relations. Cette même exposition a été organisée en 1964 au Musée des Arts décoratifs à Paris, avec le même esprit de fierté algérienne et de fraternité. Malheureusement, après le coup d’état de Boumediene en juin 1965, une séparation a été instaurée entre l’Algérie et la France. D’où ma réaction avec le sous-titre de l’exposition : Artistes de la fraternité algérienne, 1953-2021.

 

A partir de 1990, l’Algérie connaît une nouvelle période noire ? 

Une période terrifiante, avec des islamistes massacreurs qui s’en prenaient non seulement à des villages entiers mais aussi aux artistes, écrivains, journalistes et toutes les personnes éprises de liberté. De nombreux artistes des trois générations ont quitté alors l’Algérie, pour s’établir en France ou en Europe. D’autres étaient nés en France. J’ai pu acquérir des œuvres des trois générations et, parmi les jeunes, j’ai été plus attiré par la créativité remarquable des femmes. Les trois derniers artistes de cette exposition sont des femmes, dont une est née en France et deux en Algérie.

 

Qu’est-ce qui vous attire chez les artistes algériens ? 

Ils ont réussi à dépasser la tragédie de l’histoire de leur pays, que la colonisation française a tant martyrisé, et ils ont souvent réussi à transcender leurs tragédies personnelles de l’enfance et l’adolescence, tout aussi cruelles, pour élaborer des œuvres d’art personnelles et de qualité universelle.

 

Comme par exemple M’hamed Issiakhem ?

Oui, il est né en 1928 et mort en 1985. Il avait 15 ans en 1943. En jouant avec ses sœurs et son cousin, une grenade laissée par les Américains explose et lui arrache la main gauche, tue ses deux sœurs et son cousin. Après ce drame, sa mère ne lui a jamais plus adressé la parole et n’a jamais pardonné. Tous ses tableaux représentent des femmes avec un regard sévère et la bouche fermée, presque effacée. Il avait un tempérament de feu, et il a su sublimer sa tragédie dans des peintures si expressives et puissantes.

 

Pour Baya (1931-1998) c’est tout à fait différent ? 

Oui et non. Orpheline à l’âge de 5 ans, issue d’une région et d’un milieu très pauvres, elle accompagne sa grand-mère, ouvrière agricole dans les fermes des colons. Et voilà que Marguerite Caminat, une femme de grande culture, qui avait quitté la France en 1942 suite à l’invasion allemande, s’intéresse à la petite fille de 11 ans qui dessine sur le sable et travaille la terre. Elle décide de l’adopter. Elle l’installe à Alger, dans son appartement plein de fleurs, d’oiseaux et des peintures de Matisse et de Braque … et donne à l’enfant les outils pour dessiner. De passage à Alger, le galeriste Aimé Maeght est émerveillé par les gouaches de Baya et lui organise une exposition personnelle à Paris. Nous sommes en 1947, Baya a seize ans et ce fut un triomphe. André Breton écrit la préface du catalogue et Baya fait la couverture de Vogue ! 

 

Baya, Musique (1974)
© Donation Claude et France Lemand 2019. Musée de l’IMA.

 

Que devient Baya après cet incroyable événement ? 

A l’âge de 22 ans, son tuteur la marie à un musicien de trente ans son aîné et, pendant dix ans elle élève ses six enfants et s’arrête de peindre. Mais à partir de 1963, elle se remet à peindre et ne s’arrêtera pas jusqu’à sa mort en 1998. Ses nouvelles peintures sont tout aussi magnifiques, riches en couleurs et en variations multiples, avec la représentation des seules femmes. Elle introduit un instrument de musique dans presque toutes ses peintures de la nouvelle période.

 

Abderrahmane Ould MOHAND, Le Jardin des Moines, 1997. Diptyque. Huile sur toile, 146 x 228 cm
© Donation Claude et France Lemand 2019. Musée de l’IMA.

 

Qu’en est-il des peintres de la deuxième génération ? 

Abderrahmane Ould Mohand, né en 1960, est formé aux beaux-arts d’Alger par Denis Martinez. Comme tant d’autres artistes, intellectuels et journalistes, il est chassé par les islamistes durant les années noires et s’établit en France. Quand en 1996 les sept moines de Tibhérine sont enlevés et massacrés, il réalise un grand dessin au fusain, sombre et tragique. En voyant ce dessin, sa fille a très peur et le dit à son père. L’artiste peint alors le contraire d’un dessin tragique, une peinture aux couleurs printanières des collines algériennes gaies, pleines de fruits et de fleurs, Le Jardin des Moines. Il dresse un repas fraternel et frugal sur une nappe aux carreaux bariolés et harmonieux. Les moines sont hélas absents, mais leurs prénoms sont inscrits au bas du tableau. L’artiste transforme la tragédie en célébration mémorielle fraternelle et le cimetière devient un jardin, symbole du paradis céleste et terrestre dans toutes les civilisations méditerranéennes et bien au-delà. 

 

Denis MARTINEZ, Porte de l'illumination, 1991. Acrylique sur toile, 200 x 200 cm.
© Donation Claude et France Lemand 2019. Musée de l’IMA.

 

Et Kamel Yahiaoui né en 1966 ?

Il étudie aux Beaux-Arts d’Alger avec Denis Martinez, puis il gagne Paris dans les années 1990. Il est surtout sculpteur. La main du secours aborde la tragédie des explosions du port de Beyrouth le 4 août 2020. Par la métonymie de la main et du geste se profilent deux interprétations et deux messages : le beau geste des sauveteurs et celui des prédateurs avides. 

 

Comme vous le disiez en introduction, la troisième génération d’artistes est surtout composée de femmes ? 

Oui, Zoulikha Bouabdellah, née en 1977 en Algérie et venue en France dans les années 1990, propose des œuvres féministes qui réinterprètent la peinture européenne, sous forme de vidéos ou de dessins. Elle apporte quelque chose de nouveau à ces œuvres. Par exemple, au lieu de mettre une odalisque blanche servie par une noire comme dans la peinture de Manet, elle montre une odalisque noire servie par une blanche.

 

Et Halida Boughriet, née en 1980 en France ?

Son œuvre est faite de performances, de vidéos et de photographies. Dans cette série, elle critique d’une part toute la peinture orientaliste européenne, qui multipliait les images de femmes lascives, objet du désir des hommes ; et d’autre part, elle met en valeur des femmes algériennes très âgées allongées sur leur lit, des anciennes combattantes de la guerre de libération de l’Algérie, que le pouvoir algérien, composé d’hommes machistes, avait totalement écartées de la vie publique dès l’indépendance.

 

Halida BOUGHRIET, Mémoire dans l'oubli, 2010.
Photographie originale. Tirage Lambda sur Dibon, 120 x 180 cm.
© Donation Claude et France Lemand 2019. Musée de l’IMA.

 

On ne peut pas parler d’artistes algériens sans évoquer Rachid Koraïchi ?

Bien sûr ! Né en 1947, il est célèbre à travers le monde pour ses installations d’œuvres en céramique, en textile, en métal, sur toile et sur papier, ses estampes et ses livres, … Il est assez peu exposé en France et en Algérie. Ayant perdu son frère aîné adolescent, noyé en Méditerranée lors d’une sortie scolaire, il met en avant le respect que nous devons aux morts, acte symbolique propre à l’espère humaine. Installé en France, Koraïchi a eu un choc en visitant le château d’Amboise, où le célèbre émir Abdel Kader avait vécu en exil pendant quatre ans et où nombre de ses compagnons avaient péri. Avec art et dignité, Rachid Koraïchi a érigé des tombes en un petit cimetière pour honorer ces morts qui avaient été laissés à l’abandon, qu’il a appelé Jardin d’Orient, devenu depuis un lieu de pèlerinage. 

 

Il a également créé un cimetière à la frontière entre la Tunisie et la Libye ? 

Oui, à Zarzis, quand sa fille lui a appris que des centaines de cadavres de migrants noyés gisaient dans une fosse commune. Bouleversé, il a acheté un grand terrain et l’a transformé en un beau cimetière, avec des allées en céramique, des arbres, des fleurs, une véritable œuvre d’art total. Les morts sont enterrés dignement, après avoir recherché et noté leur ADN. Il l’a appelé Jardin d’Afrique, inauguré par Audrey Azoulay, directrice générale de l’Unesco. Un nouveau chantier est à l’étude dans les Iles Canaries, où de nombreux migrants venus d’Afrique de l’Ouest meurent noyés. Rachid Koraïchi est un artiste humaniste et un entrepreneur animé par la foi.

 

Mahjoub BEN BELLA, Ecritures peintes, 1983. Huile sur toile, 300 x 260 cm. Musée IMA AC 86-33
© Donation Claude et France Lemand 2019. Musée de l’IMA.


Pour clore cette passionnante visite, dites-nous un mot de Denis Martinez, Mahjoub Ben Bella et Abdel Kader Guermaz ? 

Denis Martinez (né en 1941) est un artiste exceptionnel, comme artiste original héritier des traditions artistiques populaires millénaires et comme pédagogue qui a marqué pendant 30 ans ses nombreux étudiants aux beaux-arts d’Alger. Il a quitté l’Algérie en 1994, quand le directeur de l’Ecole des Beaux-Arts et son fils ainsi qu’un ami directeur de théâtre ont été massacrés par les islamistes. Il peint des compositions qui, de loin, peuvent sembler gaies, pleines de couleurs, de légendes, de cérémonies et de signes magiques des dessins sur le sable des traditions populaires millénaires, … mais qui sont peuplées de personnages inquiétants, des assassins qui rôdent la nuit pour semer la terreur.

Mahjoub Ben Bella (1946-2020), qui a étudié aux Beaux-Arts d’Oran puis à Tourcoing et à Paris, a un langage artistique très maîtrisé. Ses œuvres sur tous supports et tous formats sont des compositions d’écritures peintes, de tapis fastueux, de manuscrits enluminés ou de talismans magiques. Sa toile Rio évoque le carnaval, avec une exubérance de champs colorés bien ordonnés, sa griffe virtuose et son rythme endiablé. 

Avec Louis Nallard, Abdelkader Guermaz (1919-1996) est l’un des deux plus anciens peintres de l’exposition. Arrivé en France en 1962, il a adhéré à la tendance parisienne de la peinture paysagiste abstraite. Au fil du temps, ses compositions sont devenues de plus en plus blanches et épurées.

 

Abdelkader GUERMAZ, 1972 Composition, 1972. Huile sur toile, 195 x 130 cm.
© Donation Claude et France Lemand 2019. Musée de l’IMA.

 

A savoir

Algérie mon amour, Artistes de la fraternité algérienne 1953-2021
IMA – Salle des donateurs (niveau -2) et musée

Jusqu’au 31 juillet 2022

Du mardi au vendredi de 10h00 à 18h00

Samedi, dimanche et jours fériés : de 10h00 à 19h00

Tarif plein : 6 euros

Tarif réduit : 4 euros
www.imarabe.org/fr

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