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Monastères d’Europe témoins de l’invisible

30/11/2018|Zeina Saleh Kayali

La chaîne de télévision Arte diffusera tous les soirs du 3 au 7 décembre 2018 une série de films documentaires sur les "Monastères d'Europe, témoins de l'invisible" de Marie Arnaud et Jacques Debs. Dans le même temps, sort un très bel ouvrage chez Arte Editions Zodiaque, dont les textes et les photographies sont des deux réalisateurs. L'Agenda Culturel les a rencontrés. 


Vous avez chacun individuellement un parcours artistique atypique, Marie en travaillant sur la spiritualité, le chamanisme et la haute technologie et Jacques sur le rapport des êtres avec la transcendance, la spiritualité, l'art et la politique. Cette série d'ouvrages est-elle une forme de synthèse de vos talents et de vos aspirations ? 
Nous sommes mariés depuis vingt-cinq ans et chacun a réalisé ses films selon ses passions de son côté. Marie a travaillé en profondeur sur les thèmes de la technologie, de l’écologie et surtout de la spiritualité et du chamanisme avec sa trilogie sur les chamans du Mexique: Castaneda etc… Les Conquérants des 4 Vents et enfin Hermanito sur ce surprenant chaman qui opérait ses patients à l’aide d’un ‘couteau magique’. Jacques a exploré les Orients, Proche, Moyen et Extrême en réalisant des films sur les spiritualités soufie, chrétienne et zen. A soixante ans nous voulions faire un grand pèlerinage. Nous nous sommes dit pourquoi ne pas réaliser ces voyages tout en filmant et photographiant. Voilà comment l’idée d’un projet à quatre mains, quatre yeux et un seul cœur est née. La genèse du projet est née des questions suivantes : « Que se passe-t-il, aujourd’hui au XXIe dans les monastères en Europe ? Pourquoi des femmes et des hommes abandonnent-ils la vie active pour se retirer du monde et prier ? Cet engagement a-t-il encore un sens ? Nous nous sommes donc lancés un défi, celui d’entreprendre un pèlerinage « de sept lieues » en un seul souffle. Embrasser d’une seule étreinte l’Europe monastique, de l’Irlande à la Russie et de la Grèce à l’Allemagne. Notre idée maîtresse était de raconter l’Europe, ses racines et son âme, à travers la diversité de ces monastères et ses deux traditions l’orthodoxe et la catholique. Nous tenions également à faire figurer les destinations de grands pèlerinages : le Mont Saint-Michel, Saint Jacques de Compostelle en Espagne, le Mont Athos en Grèce et la Laure de la Trinité-Saint-Serge en Russie. Nous avons arrêté nos choix en fonction de la beauté architecturale du lieu et de l’harmonie des communautés monastiques.

Pendant combien de temps avez-vous sillonné l'Europe pour ce bel aboutissement ?
Tout ce travail, les 5 films et le livre, nous a pris deux ans et demi. Le repérage de Monastères d’Europe a duré presque un an. Nous avons d’abord échangé par email et téléphoné pour prendre des rendez-vous. Puis nous sommes allés tous les deux nous présenter, exposer notre projet et rencontrer les communautés. Nous avons eu des 'coups de foudre' humains, des rencontres très fortes qui ont déterminé nos choix définitifs. Notre expérience passée en Asie, en Afrique et en Amérique nous a appris que la rencontre avec les ‘mystiques’ est immédiate. Ils lisent dans votre âme. S’ils croient en vous, en votre film, en votre projet, ils se livrent et se donnent totalement. Il en a été exactement de même avec les sœurs et les frères en Europe.

Qui encore aujourd'hui souhaite se consacrer à la vie monastique ?
Seuls ceux qui n’entrent pas dans les églises prétendent qu’elles sont vides. Les monastères ont une fonction différente mais non moins essentielle dans la vie spirituelle des chrétiens. Ils sont des ‘signes’ d’espérance. Pourquoi un jeune homme ou une jeune femme quitte-t-il/elle le monde, ses délices, la liberté, la renommée et l’argent pour choisir une vie de labeur, de prière et de chasteté ? C’est un mystère que nous avons cherché à approcher. Nous avons posé les mêmes questions à tous les frères et sœurs sur leur choix de vie, sur leurs doutes, sur la réaction de leurs parents. Nous avons toujours eu des réponses étonnantes et émouvantes. Tous considèrent que le doute est inhérent à la foi ; ils savent qu’ils doivent traverser ‘leur désert intérieur’ pour aboutir à ce qu’on appelle dans le lexique monastique le ‘carmel’ soit étymologiquement le ‘jardin de Dieu’ en hébreu. Nous avons découvert que ces mystiques savaient mettre en valeur les talents de chacun : le médecin, le musicien, l’entrepreneur, l’herboriste, le pompier etc… pour permettre à la communauté de subvenir à ses besoins et surtout de se projeter dans l’avenir. Car pour les sœurs et les frères leur vie est accueil, témoignage et transmission. 

Quelles étaient les principales difficultés auxquelles vous avez dû faire face ? 
Notre but était de trouver une forme capable de captiver le plus grand nombre. Notre défi a été d’être à la fois poétique, actuels et ancrés dans la réalité de la vie. Une autre difficulté : nous devions à la fois tourner et photographier. Ce sont deux regards complices mais différents. Nous avons filmé et photographié avec un drone. La législation européenne concernant les drones nous oblige à embaucher des dronistes locaux. Nous avons tourné dans onze pays, nous avons donc travaillé avec onze équipes différentes de dronistes et une équipe française qui avait beaucoup tourné avec chacun d’entre nous dans toutes les régions du monde. Nous avons filmé pour la première fois dans l’histoire de nos monastères à l’intérieur des cloîtres et des basiliques durant les prières. Les conditions météo n’étaient pas toujours au rendez-vous, mais à chaque fois nous avons pu obtenir des images symboliques fortes. La durée des tournages était très courte. Ces voyages se sont enchaînés, de l’Irlande en été à la Russie en hiver par moins 30° le jour de Noël. Enfin, il nous a fallu en parallèle monter les 5 films avec nos monteurs, travailler avec nos compositeurs et finaliser le livre, textes et photos. Tout ce gigantesque chantier a pu être mené à bout grâce à l’aide efficace des équipes de Arte, de notre production, les Films d’Ici et de notre éditeur. 

Avez-vous pris conscience des souffrances des églises catholiques et orthodoxe pendant ce cheminement ?
Nous avons voulu raconter un aspect méconnu de l’histoire monastique européenne. L’église a souffert à travers les siècles du fait des invasions et occupations musulmanes en Espagne, Portugal, Grèce, Autriche, Russie, des guerres de religions entre catholiques et orthodoxes, puis entre catholiques et protestants, des révolutions, des guerres entre nations européennes et enfin des totalitarismes communiste et nazi. Toute l’histoire des monastères est pétrie de souffrances et de renaissances. Orval en est un parfait exemple. Cette Abbaye fondée au XIIe siècle a été entièrement détruite par les troupes françaises lors de la Révolution. Les ruines ont été conservées et on a reconstruit le monastère dans les années 20 en style art déco grâce à l’engagement de très grands artistes belges. En Pologne par exemple, les monastères de Jasna Gora et Niepokalanow ont été des foyers de résistance au nazisme et au communisme. En Russie, le monastère de Iverski a été transformé à l’époque soviétique en colonie de vacances.
Nous sommes persuadés que l’Europe a besoin de redécouvrir son patrimoine spirituel ; les hostelleries des monastères sont pleines de jeunes retraitants et pèlerins soucieux de se « reconnecter ». Nous vivons une époque où tous les repères sont brouillés. Ces monastères, cependant opèrent comme des oasis de mémoire où pèlerins, visiteurs, touristes viennent se désaltérer et renouer avec la trame invisible et permanente qui a tissé tout au long des siècles l’Europe que nous connaissons et aimons.

Sort-on "indemne" d'une telle expérience ?
En Orient comme en Occident, nous vivons aujourd’hui une forme d’acédie, de délabrement spirituel. La réelle pollution, c’est celle des âmes et des esprits, qui entraine toutes les autres. Mais dans une marée noire, il y a toujours des rochers sur lesquels les malheureux oiseaux peuvent se réfugier puis s’envoler à nouveau. Ces monastères sont des refuges, des signes qui nous permettent de se ressourcer. Même ceux qui ne croient pas le sentent au fond d’eux-mêmes, car ils comprennent qu’il émane de ces lieux une transmission inconsciente, une continuité induite d’une mystérieuse dimension spirituelle et mystique.
Le pèlerinage est questionnement, voyage intérieur. Il ne vous apporte pas de réponse claire mais invite à un perpétuel dépassement de soi. Nous avons compris en filmant et photographiant ‘l’âme’ de l’Europe combien le christianisme en constitue la trame essentielle. Nous comparons ce christianisme à un grand fleuve qui est irrigué en permanence par le judaïsme, la civilisation gréco-romaine, les cultures viking, celte, scandinave, saxonne, hanséatique, balkanique et slave. Et sur ce fleuve voguent deux fragiles navires : la liberté et la vérité, valeurs cardinales du christianisme. Ces voyages nous apprennent que rien de grand, de magnifique et d’émouvant n’a pu se faire tout le long des siècles en Europe sans le christianisme et qu’à l’avenir rien de grand, de magnifique et d’émouvant ne se fera contre lui.

Et maintenant que faut-il vous souhaiter ? 
De l’inspiration pour nos prochains livres et films.
 


 

(Photo : ©Marie Arnaud et Jacques Debs)
 

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