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‘Good Morning' de Bahij Hojeij. La marche réversible du temps

26/10/2018|Nayla Rached

Après ‘Ceinture de feu’ et ‘Vienne la pluie’, ‘Good Morning’, troisième long-métrage de Bahij Hojeij, d’après une histoire de Rachid el-Daïf, met à l’affiche Adel Chahine, Gabriel Yammine, Rodrigue Sleiman et Maya Dagher. Histoire du 3e âge ou d’un pays qui ravage son passé.

Toute l’action du film se passe au 2e étage d’un café, qu’on devinera au détour de la rue Monnot, et duquel on peut voir un pan de rue, à travers la baie vitrée. Un huis-clos donc, ou un "faux huis-clos" comme l’a précisé Bahij Hojeij lors de la projection de presse. Ce qu’on voit de la rue, on le voit à travers un angle fixe, une caméra fixe qui n’est que le prolongement du regard des deux protagonistes. Mon général, incarné par Adel Chahine, et le Dr. incarné par Gabriel Yammine : deux hommes du 3e âge, à la retraite, deux amis de longue date qui se retrouvent dans la matinée, tous les jours, de 10h à midi, pour discuter, et faire les mots croisés des journaux qui sont mis à la disposition des clients du café. 
Le monde extérieur est à la fois symbolisé par la rue et par les multiples clients qui viennent s’attabler au café, un microcosme de la ville. Entre ces deux univers, entre le monde extérieur et l’espace intime des protagonistes, un monde intermédiaire, constitué de Salim, alias Rodrigue Sleiman, journaliste, fidèle client du café, et Ghenwa, campée par Maya Dagher, la serveuse du café qui connait les habitudes de ses fidèles clients. 

Coupé en chapitre, le film déroule chaque matinée comme une thématique, qui toutes se recoupent dans le motif de la mémoire. Les discussions auxquelles se prêtent les protagonistes, leur rencontre quotidienne, leurs mots croisés sont voulus par eux comme un job, un boulot auquel ils s’empressent de se rendre, qu’ils s’empressent d’exécuter pour exercer leur mémoire. La perte de la mémoire semble, en effet, les hanter, les obséder, comme une alternative contre laquelle ils se battent, dans laquelle ils se refusent à sombrer.
Dans leurs multiples têtes à têtes, c’est toute l’histoire du pays et de la région qui semble défiler, d’autant que l’un est chrétien et l’autre musulman. Cette dualité religieuse tonne dans la complémentarité de leur ancienne amitié, alors que pour le cas de Salim et Ghenwa elle semble plus problématique. Subtilement, subrepticement le spectateur est amené à plonger dans l’histoire de son propre pays, presque à son insu, tant les fils du dialogue se prêtent à mille et un effeuillements. 

L’histoire est signée de la plume de l’écrivain Rachid el-Daif, sur un scénario co-signé avec Bahij Hojeij. Dans sa première approche, ‘Good Morning’, fait nouveau dans le cinéma libanais, traite du troisième âge, des habitudes et des tracas des personnes âgées, qui se retrouvent du jour au lendemain à la retraite. Pour ne pas sombrer dans le désœuvrement, ils se créent une occupation taillée à leur complicité. 
Le passé et le présent semblent se côtoyer dans le film en ne se croisant que très rarement, à travers la culture, l’humour et le collectif. De la baie vitrée, le spectateur et les protagonistes assistent à la destruction d’une ancienne bâtisse qui emporte avec ses pierres les vestiges de l’histoire. A l’intérieur du café, le général tente de s’approcher des clients d’un jour en lançant des blagues et des bonbons à la ronde. Peine perdue, la plupart du temps le contact ne prend guère. Est-ce là l’image d’une ville qui a irrémédiablement tourné le dos à son passé ? 

‘Good Morning’ se ménage des plages de silence où l’inaction devient action. Elle se perçoit dans un regard, dans un geste, dans un sourire, dans les soucis de santé, dans la peine qui éclate au rythme des rides et ridules du temps. Elle se perçoit dans le jeu des acteurs qui maitrisent merveilleusement leur rôle de composition, en tête Gabriel Yammine et Adel Chahine. 
Tout en lenteur, sans moment de relâche pourtant, le temps est l’un des principaux personnages du film, omniprésent, ressenti tour à tour comme une menace ou un exutoire. Le temps de lancer le quotidien "good morning" matinal, le temps de faire défiler dans la mémoire les reliques de l’histoire, le temps qu’on n’accorde plus au passé, le temps qu’on n’a plus le loisir de perdre, le temps d’un café où converge le pays. 
Sans fioritures, sans tintamarres, ‘Good Morning’ est une pépite cinématographiquement humaine, à l’image d’un pays qui ne se soucie plus de son legs, à l’image d’un simple bonjour dont on a oublié l’usage profond, la portée véritable. De par sa marche inexorable du temps, de par sa finitude sans fin, sans certitude, comme au chevet de quelqu’un, ‘Good Morning’ lance l’urgence de son cri d’alerte, profondément humaniste. Il est encore temps… 

 

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