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Sauver l’art, sauver Beyrouth

Initiatives culturelles

ATELIERART
12/05/2021|Julia Mokdad

Tarek Mourad est à la tête d’un des rares studios de gravure ouvert à tous au Liban. Son objectif : imprimer, créer, mais aussi transmettre. Pour lui, la crise ne fera qu’aviver sa force et celle de son atelier. Nous sommes allés à la découverte de cet endroit où l’utopie s’imprime. 

Le studio Beirut Printmaking Studio est timidement retiré dans une échappée adjacente de la fameuse rue Gouraud, à Gemmayzé. Paisiblement assis dans sa cour typiquement beyrouthine, Tarek Mourad veille sur son studio. Comme depuis toujours. Introduit dans le milieu à 14 ans, âge auquel il vendait déjà des clichés à des journaux brésiliens, il n’a vécu que par la photographie. S’il s’immisce d’abord professionnellement dans la sphère culinaire, il se dévouera très vite à ce qu’il nomme « la vraie photographie », à laquelle il oppose farouchement sa pratique digitale. « C’est un nom trompeur » affirme-t-il. « Qu’a-t-on appris des grands noms, tels que ceux de Walter Benjamin et Roland Barthes, si ce n’est que la reproduction mécanique de l’art nécessite une matrice et un support ? »

Pour lui, depuis l’avènement du digitall’action même de capturer l’image est une simulation. « C’est une représentation de ce que l’on voit, et non une impression directe pour créer la matrice. Cela va bien au-delà de l’ébranlement de l’authenticité d’un cliché. À mon avis, c’est ici la question de la légitimité qui s’élève : peut-on vraiment habiller ces œuvres - qui le sont tout de même - du nom de photographie ? »

 

 

Ce n’est pas de l’obstination, c’est la philosophie de la photographie qui s’adonne à lui. Aussi vitale qu’un souffle. Aussi civilisatrice que le savoir. « Vous savez, j’aimerais parler le plus de langues possibles : le français, l’italien, l’arabe, le portugais, et encore plus ! Elles n’offrent que du bénéfice et les médiums en art, c’est comme les langues ; je me dois d’en connaitre le plus possible ». C’est cette ambition qui règne autour de l’îlot central de l’atelier, juste à côté de la presse imposante et jusqu’à la frémissante chambre noire aux néons blanchâtres ; la seule du pays des cèdres à ouvrir ses portes aux aspirants artistes. 

 

Transmettre pour pérenniser

Le Studio est né à São Paulo. Puis, en 2014, Tarek Mourad quitte le Brésil pour le Liban. Et l’atelier prend le large avec lui. C’est sur cette terre qui regarde la Méditerranée qu’il a réellement éclos. D’abord exclusivement dédié à la gravure - d’où le nom de Beirut Printmaking Studio - il étend peu à peu ses effluves aux diverses techniques qu’il apprend sur le tas. Lithographie, sérigraphie, et très vite, le travail sur bois. Mais le graveur a une conception de l’art qu’il ne peut pas trahir. « Les magiciens ont des secrets. Les artistes n’ont pas à en avoir. Si vous savez quelque chose, et que vous le conservez pour vous-même, et bien vous n’êtes pas artiste ». Il se penche alors par-dessus l’établi pour attraper un ouvrage. « Tenez, ce livre gris, tout le monde au studio le connait. Tout ce que nous faisons ici, chaque technique que nous découvrons est enregistrée ici en détail. Des processus photographiques, aux processus lithographiques. Ainsi, quoiqu’il arrive, le studio survivra ».  

Du Brésil au Proche-Orient, jamais il n’a conçu le studio en dehors de sa dimension éducative. A son arrivée au Liban, il veut la préserver à l’identique et il étendra aussi son savoir jusqu’aux bancs des facs. 

Son doigt se pose sur la presse à sa droite. « ça c’est une machine. Je me fatigue, mais elle, elle ne se fatiguera pas. Alors je veux que les gens continuent à venir encore et encore pour travailler. Et si certains mois je pioche dans mon portefeuille, je le fais avec tout mon cœur. Parce que j’y crois. Et je crois que Beyrouth en a besoin. »

 

Lieu saint

4 août 2020. Beyrouth hurlante. Beyrouth mutilée. Après la déflagration, toute la communauté du studio est sur place. Elle est électrifiée, elle déblaie, ramasse, rassemble. Elle relève l’atelier. Pas une seule seconde elle n’a flanché. A la question de savoir s’il avait un jour pensé à abandonner, Tarek répondra sagement qu’il n’a pas connaissance de ce verbe. Mais il a alors désespérément besoin d’aide matérielle, les fournitures nécessaires à son travail tels que l’encre pour la lithographie ou encore la tarlatane étant introuvables dans le pays. Deux jours seulement après la tragédie, une communauté de graveurs en France se mobilise pour Tarek et lance l’initiative « Solidarité avec Beirut Printmaking Studio ». Une exposition de gravures est organisée en France et les fonds récoltés permettront d’acheter du matériel pour l’atelier. Des artistes ont aussi offert leurs œuvres pour l’exposition « Hand That Prints » qui a eu lieu en décembre 2020 à Beyrouth avec le soutien de la galerie Artlab. « Avec les fonds levés nous avons décidé d’accorder une bourse à sept étudiants talentueux, mais qui ne possèdent pas les ressources financières nécessaires pour étudier ». Ce schéma, Tarek l’espère, se perpétuera, à la manière d’un cercle vertueux : à la fin de cette année d’apprentissage qui leur est financée, les boursiers devront chacun vendre des œuvres, afin de financer eux-mêmes la formation des prochains passionnés, et ainsi, perpétuer la pratique. 

 

« La solidarité, est le pouls de cet endroit. Beaucoup d’étudiants vous le décriront comme un oasis, pour moi c’est une bulle de sécurité » ajoute-t-il. « Après la révolution d’octobre 2019, lorsque le Covid a fait son apparition, j’ai prédit un retour massif à l’artisanat, où artistes et artisans s’aligneraient pour créer ensemble. Et c’est ce qu’il s’est passé. L’art survivra, et la vie fera de même ». 

 

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