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Les grands-mères de Louise : Khadija Labi

08/05/2022|Louise Laperrousaz

Aujourd’hui, changement de paysage au programme ! 

 

Je vous emmène dans une ferme de la Bekka, qui longe la crête montagneuse délimitant le Liban et la Syrie. Pas de réseau, ni de voisins à des kilomètres. Je pars rendre visite, avec quelques étudiants de ma classe, à mon professeur M. Hayek, propriétaire de la petite exploitation. L’occasion pour moi de voir Khadija, la gardienne de Beit el Hayek. Moutons, poules, cultures agricoles de grenades, olives ou jojoba, la vie paysanne n’a pas de secret pour Khadija. 

Elle est née dans le petit village de Qaa, dans la ferme où travaillaient ses parents. Elle ne connait pas la date exacte de son anniversaire. Je ne saurais donc pas son signe astro, dommage ! Véritable matriarche, elle est à la tête d’une tribu de sept enfants, trente-cinq petits-enfants, et bientôt trente-six (et le compteur continue de tourner). La plus âgée de ses filles a trente-six ans et la plus jeune vingt-et-un. Khadija, elle, en a cinquante-cinq, mais la vie passée dans les champs sous le soleil, et les deux paquets de Marlboro Blue qu’elle fume par jour lui en donnent plus. Elle m’avoue aussi avoir un petit penchant pour la bouteille, mais seulement les jours de fêtes, comme par exemple, la naissance ou l’anniversaire d’un de ses petits-enfants (ce qui veut dire assez souvent).

 

Au départ, seul son fils gardait la ferme, puis, sans vraiment demander la permission au sobhé (patron), toute la petite tribu s’est installée. “Les maisons ont poussé tout autour, comme des champignons, à chaque fois que le patron revenait, il y avait des nouvelles personnes”, m’explique-t-elle en riant. C’est de bonne guerre puisque la ferme a pu étendre son activité à l’élevage de moutons, et agrandir ses plantations. 

Le rôle de Khadija, c’est les moutons. Elle aime son activité de bergère. Son fils a une petite maison, où il loge avec sa femme et ses sept enfants. Khadija voulait avoir la paix, alors son fils lui a construit spécialement pour elle (car oui, elle voulait son endroit à elle, et elle seule), une petite bâtisse.  Sa maison de fortune possède sa propre parabole, son bidon d’eau chaude, et tout ce qu’il faut pour être en autonomie. Elle a même son petit jardin. Parfois, son troupeau s’amuse à brouter ses fleurs, et ça l’énerve.

 

Elle nous convoque à l’intérieur, dans son salon privé. Rideaux pourpres imitation velours accrochés aux murs et petits bouquets de fleurs posés ci-et-là (celles du patron, pas celles de son jardin), nous discutons lorsque son fils fait irruption pour nous embrasser comme du bon pain. Très vite, nous sommes rejoints par la tripotée des petits enfants et des femmes de la famille. Nous entamons une séance photos quand Khadija se lève d’un bond. 

 

Qui garde le troupeau ? Elle avait confié la tâche le temps d’une chicha et d’une tasse de thé, mais visiblement il faut tout faire soi-même ici. Elle me fait signe de l’accompagner en catastrophe. Ça y est, je suis sa dame de confiance, celle qu’on appelle pour les problèmes de haute importance. Malheur, le troupeau était en train de se balader dans la maison du maître. Je l’aide à chasser les moutons, au beau milieu du salon. Certains prennent peur et s’enfuient. Je me retrouve à leur courir après, avec Khadija qui m’emboîte le pas. Les enfants et petits-enfants qui ont compris leur bourde, n’en mènent pas large. Ils ont énervé la Mama. Elle leur passe un savon en parlant vite, dans un dialecte que je ne comprends pas. A voir leurs têtes, je comprends tout de même qu’ils feront attention la prochaine fois. 

 

Après cette course endiablée, nous nous asseyons dehors et elle me raconte un peu son quotidien. Son mari est mort après la naissance de leur dernière fille, il y a vingt-et-un an. Il ne lui manque pas, dit-elle. Il était bien sympathique, mais elle est plus tranquille comme ça. Pour elle, son idéal de vie c’est d’avoir sa ferme, de manger les œufs de ses poules, les fruits et légumes du jardin, et de temps en temps, manger le plus appétissant de ses moutons. 

 

Pour appuyer son propos, elle envoie sa belle-fille nous préparer un petit déjeuner. Au menu : concombres frais, labneh, omelette, olives, pain maison et makdous. Tous les produits sont de la ferme. Nous accompagnons cela d’un excellent thé au zataar. 

J’observe les petits-enfants de Khadija jouer avec elle, et lui faire des câlins. Elle a dû régner sur sa tribu d’une main de fer. Son visage marqué en témoigne, mais il se détend à la vue des bambins à peine en âge de marcher qui lui apportent des bouquets de fleurs.

 

Après distribution de bonbons et gâteaux aux enfants, une heure de jeu, et la peau du ventre bien tendue, nous repartons en saluant la smala. Khadija nous regarde partir, les mains posées sur ses hanches. La prochaine visite, elle me l’a promis, elle me montrera comment bien laver les tripes de mouton.

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