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Moe : ‘‘J’aime Beyrouth. Je pourrai en parler des heures’’

Art

18/09/2019|Boutros al Ahmar

De tous les graffeurs que nous avons rencontrés pour cette série, Moe, 25 ans, est probablement celui dont l’approche ressemble le plus à celle des scènes américaines ou européennes. Vandale autoproclamé, se cantonnant presque exclusivement aux tags, il voue un amour passionné aux lettrages de toutes sortes, et son nom est visible depuis la sortie de l’aéroport jusque dans les coins les plus obscurs de la capitale et de sa banlieue. ‘‘Certains murs me plaisent plus que d’autres, mais au final j’aime peindre sur toutes les surfaces. Sauf sur un mur en pierre. Je détesterais peindre sur un mur en pierre, parce que c’est magnifique. C’est une peinture en soi.” Voir de la peinture dans son environnement, là où d’autres ne perçoivent que l’anarchie ou la saleté, fait partie des particularités de cet artiste unique. Né à Beyrouth, il a ensuite vécu dans la banlieue sud, où il dit avoir expérimenté “toutes ses premières fois’’. La banlieue sud est un peu comme un pays dans un autre pays. C’est même un pays à part entière. La police est présente là-bas, mais le Hezbollah et Amal contrôlent tout. Il faut connaître des gens de chez eux pour pouvoir y peindre. Et dans certains quartiers il est presque impossible de faire du graffiti, parce que les différentes familles qui font la loi ne nous laissent pas faire’’. Un environnement particulier, qui n’a pas entamé la détermination de l’artiste. Actif depuis 2010, il commence par expérimenter avec les lettres latines, avant de rapidement choisir de travailler l’arabe. ‘‘L’artiste franco-tunisien Zepha est venu au Liban en 2012, et il a ouvert une nouvelle page dans la scène locale. Beaucoup de gens se sont mis à l’imiter. C’est le père de sa propre école. A Beyrouth, il avait peint un mur immense, sous le pont à droite entre Sassine et Spinneys. Je l’avais aidé à peindre le mur au rouleau, puis j’étais resté à le regarder travailler. C’est un père spirituel pour moi’’.

 

Des racines jusqu’au ciel

Le respect des aînés et de l’histoire de son art est omniprésent chez Moe. Et il y fait référence sans cesse, comme au moment de décrire son propre style :

 ‘‘Je fais… de l’art vandale mix!” 

commence-t-il en s’esclaffant. 

‘‘Je mélange les lettres arabes et latines. En fait pas seulement latines, j’utilise toutes sortes de calligraphies, de scripts et de lettrage que je connais : le sanscrit, l’hébreux, le modi script, qui est un ancien lettrage indien, les lettres coréennes, japonaises, un tas de lettrages asiatiques, le cyrillique que j’aime particulièrement… le style de tags Cholo qui vient d’Amérique latine, la calligraphie traditionnelle allemande… je les mélange aux lettres arabes, et j’essaye de créer des variations visuelles à partir des lettres. De nouvelles formes, de nouvelles lignes, de nouvelles compositions et lettres… J’aime la lettre en elle-même’’.

 Alors qu’il énumère ses inspirations, son visage s’anime et ses yeux luisent d’une passion communicative. Le voici qui mime, qui imite les sons de chaque ligne, son regard se perd au loin.

 ‘‘Au début je souhaitais simplement écrire quelque chose de lisible, de simple, mes inspirations étaient des gens comme Can2, Cope2 (des graffeurs américains des années 80), ce genre de personnes. C’étaient les premières générations de graffeurs qu’on découvrait ici en écrivant ‘graffiti’ sur google quand on était jeunes, sans savoir qui ils étaient. On voyait aussi des graffiti de Shoe, dont on ne savait rien non plus’’.

C’est le dit ‘Shoe’, artiste allemand, qui aura le plus d’influence sur le style de Moe : 

‘‘C’est Shoe qui a vraiment lancé ce qu’on appelle le calligraffiti en Europe. C’est un mélange de graffiti et de calligraphie : on utilise les effets et la mentalité du graffiti, comme la volonté de tordre les lettres, de les rendre immenses, ou de créer un contraste dans le poids de la lettre... Et on les applique à la calligraphie. Bien sûr, si je fais de la calligraphie classique et que j’ajoute simplement des couleurs, ça n’est pas du calligraffiti. Mais si je ‘plie’ les lettres, si je joue avec, alors c’est du calligraffiti. En fait, on crée des polices, mais de manière différente. Il y a du ‘flow’ dans la calligraphie traditionnelle, mais notre but dans le calligraffiti est de changer les règles des anciens styles. Par exemple, j’aime utiliser un nouveau style de calligraphie arabe qu’on appelle

 ‘Mohalla’, qui vient d’Iran, avec le style ‘Diwany’, qui est très ancien, et le ‘Koufi’. J’adore le ‘Koufi’, c’est la base des lettres arabes. C’est géométrique, mais on peut prendre n’importe quoi dedans et en faire quelque chose de visuellement nouveau, puisque c’est simplement une grille. Donc si on change la grille, qu’on la plie, qu’on la transforme en cercle, qu’on joue avec, on créé quelque chose de nouveau, et ça peut énormément aider à évoluer’’.

 

Mais le calligraffiti est aussi une des seules écoles de calligraphie qui ne semblent pas risquer de disparaître, selon l’artiste :

 ‘‘Il ne reste que très peu de calligraphes traditionnels dans le monde arabe. Au Liban, il n’y en a plus que dix qui utilisent la calligraphie classique de manière appropriée. Et je ne suis pas l’un d’entre eux. Je ne suis pas quelqu’un qui respecte les règles classiques, ça ne m’intéresse pas. J’ai besoin d’essayer de faire quelque chose de nouveau à chaque fois, de mélanger des genres, de m’amuser… Les règles sont faites pour être brisées, dépassées. Mais je respecte ces calligraphes, ce sont quand même des légendes pour moi puisqu’il en reste si peu’’.

 

Comprendre et aimer la rue

L’importance de la calligraphie dans le monde arabe est historique, sacrée pour certains. Comment Moe se place-t-il dans ce passage de flambeau, cette époque où la tradition disparaît en même temps qu’elle est transcendée par des arts nouveaux comme le graffiti ? La réponse arrive, franche, humble, claire :

 ‘‘Je ne pense pas à ces choses-là. Je fais ce que je fais parce que j’aime profondément ça. Je ne le fais pour personne d’autre que moi. La peinture, le graffiti, le tatouage… Tout ça, je le fais parce que j’aime laisser une trace’’.

 Une trace qu’il laisse frénétiquement, méthodiquement, depuis une bonne partie de sa vie, tandis que sa relation avec la ville évolue :

 ‘‘Ca faisait peur de sortir peindre au début. Ca fait encore un peu peur parfois, mais c’est plus facile parce que je comprends mieux la rue. Mais avant on avait peur, je graffais surtout dans les endroits abandonnés, loin des regards. Et ça m’arrive encore. Mais peindre le long des autoroutes, c’est une autre histoire. C’était plus facile avant. Dans la rue on ne sait jamais ce qui peut se passer, les gens peuvent appeler la police, on peut se faire arrêter… J’ai été arrêté au moins douze fois, peut être quinze je ne sais plus. Et neuf fois, c’était par le Hezbollah’’.

 Il part dans un grand rire. ‘‘Mais la dernière fois que la police m’a arrêté, c’était en 2016 ou 2017. J’ai dû payer 130 dollars d’amende, et ils m’ont confisqué les bombes de peintures’’. Un événement assez rare au Liban, mais qui explique sa réticence à sortir peindre seul,

 ‘‘sauf à la banlieue sud’’. ‘‘Quand je peins à la banlieue sud , c’est toujours en improvisation, et c’est toujours le chaos. Je ne peins plus autant que je le voudrais à cause de mon salon de tatouage, mais je n’arrêterai jamais vraiment’’.

‘‘J’aime Beyrouth. Je pourrai en parler des heures’’. 

Ses yeux se remettent à briller, un sourire lui barre le visage. 

‘‘Cette ville donne énormément d’alternatives et d’opportunités. Comme c’est une petite ville, on rencontre beaucoup de gens en peu de temps, et on peut tenter toutes sortes de choses. Le chaos, le chaos… C’est de là que ça vient. J’aime le chaos de cette ville, c’est mon inspiration. C’est toujours une peinture !’’ 

Il rit à nouveau.

 ‘‘Dans la banlieue sud, on voit encore plus de choses dingues qu’à Beyrouth. Ne serait-ce que les poteaux électriques, avec un million de câbles de toutes les couleurs, qui font un bruit inimitable…’’ 

Il mime de nouveau les sons, les lignes. 

‘‘Vraiment, je suis fou de cette ville. Le fait que nous soyons aussi différents, qu’il y ait tant de religions et de cultures différentes, que l’on vive ensemble… Pour moi, quand il y a de la différence, de la diversité, il y a une culture. Toujours. C’est la présence de tous ces artistes, ces formes d’arts, ces styles différents qui forment une culture’’.

Une culture majoritairement appréciée de la population, mais comment cette dernière réagit-elle au style de Moe, dont les tags souvent monochromes détonnent avec les explosions de couleurs des autres graffeurs ? 

‘‘Ça ne change rien. Les gens réagissent bien la plupart du temps, ils demandent mon numéro pour des travaux potentiels ou m’apportent à manger. Ils adorent ce qu’on fait. Une fois, un policier nous a arrêtés, et il nous a demandé d’écrire quelque chose sur le mur. Puis il est parti, avant de revenir quelques minutes plus tard et de prendre une de mes bombes de peinture, une jaune, et d’écrire un slogan politique et le nom de sa femme sur le mur’’.

 Il s’esclaffe. 

‘‘Le graffiti est de plus en plus à la mode. Et je crois que c’est une bonne chose. Dans le monde, trop de gens associent encore le monde arabe au désert, à la musique traditionnelle arabe, aux chameaux… Mais quand ils voient que la scène hip hop d’un pays comme le Liban se développe énormément, que les graffeurs et les rappeurs sont en train de devenir aussi bons que ceux d’Europe ou des États-Unis, leur image de la région change’’.

Et l’artiste compte bien faire partie de cette relève culturelle. Son rêve ? Devenir propriétaire d’un immeuble où il installerait une boutique dédiée au graffiti, un salon de tatouage, et des résidences d’artistes où locaux et étrangers pourraient venir vivre et travailler. Et d’ici là, pourquoi pas organiser des workshops de calligraffiti, pour transmettre son savoir  ‘‘à ceux qui le veulent vraiment’’.

 

Une note d’espoir qui honore cet électron libre, célébré par ses pairs au Liban et à l’étranger pour son talent de calligraphe et de tatoueur comme pour ses exploits de vandale, et qui ne s’embarrasse pas de grands discours pour justifier sa passion. Un artiste charnière en quelque sorte, dont le nom risque bien de résonner pour de nombreuses années, à Beyrouth et au-delà.

Instagram : moecalligraffiti
 


 

A propos de l'auteur Boutros al Ahmar
Journaliste de formation, je suis arrivé à Beyrouth en tant que freelance en septembre 2013. Dans le cadre de mon travail pour le magazine Agenda Culturel, j’ai pu rencontrer l’ensemble des graffeurs de la scène libanaise, qui sont devenus pour moi une seconde famille. Grâce à leurs conseils et à leur soutien, je me suis lancé dans le monde du graffiti, et au cours des années qui ont suivi j’ai participé à l’organisation de divers workshops liés à cette pratique, avec des élèves de lycées aussi bien qu’avec des adultes. J’ai également créé, en 2015, le premier « graffiti tour » du Liban, que j’organise chaque samedi lorsque je suis à Beyrouth. Le tour attire chaque semaine des libanais et des étrangers, de 17 à 65 ans, qui s’intéressent à ce que raconte les murs de la ville. En janvier 2016, l’Institut Français m’a invité à présenter une conférence sur le graffiti libanais dans le cadre de la « Nuit des Idées », qui avait pour thème « l’Art, créateur de lien social ». En 2017 enfin, j’ai participé à la création d’un documentaire sur le graffiti libanais (« Graffiti men Beirut », de Sarah Claux et Nicolas Soldeville). Ces expériences m’ont permis de développer différents outils de sensibilisation, mais aussi d’initiation et de pratique plus poussée auprès de publics divers et variés autour du graffiti et de sa culture.
 

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