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Les Musicales du Liban ou trois dimanches enchantés

29/11/2022|Zeina Saleh Kayali

Quatrième édition réussie pour les Musicales du Liban à Paris, premier (et peut-être même unique !) festival qui se consacre à la promotion et la diffusion de la musique savante libanaise. Cet événement qui désormais rythme la vie artistique franco-libanaise, se tient les dimanches du mois de novembre dans le superbe écrin de la Cathédrale Notre-Dame du Liban, haut lieu musical très recherché notamment pour des enregistrements de disques, grâce à son acoustique exceptionnelle. 

 

Premier dimanche, un voyage musical de Beyrouth à Rome avec Alexander Spreng au violoncelle et Georges Daccache, co-fondateur du festival, au piano. Ces deux excellents chambristes choisissent d’emmener le public dans une promenade oscillant entre musiques italiennes méconnues de la fin du 19e siècle (Alfredo Piatti et Giuseppe Matrucci), aux inflexions superbement romantiques et musiques libanaises contemporaines. Beau mélange en effet car chaque pièce plonge le public dans une atmosphère spécifique et la rupture de style s’avère très enrichissante. 

 

Le Nocturne pour violoncelle et piano d’Elia Koussa (né en 1978), saisit d’emblée l’auditoire. Cette œuvre, puissante et mystérieuse, dont la dimension spirituelle est palpable, est donnée ce jour -là en création mondiale. Extrait de la Suite levantine composée initialement pour violon et piano, le Nocturne témoigne de l’évolution du compositeur qui se reconnaît aujourd’hui dans un langage musical du cœur qui transcende les émotions plutôt qu'un langage purement cérébral. Il y expérimente également une harmonie dans laquelle il introduit les modes orientaux de façon totalement naturelle. A la fin de l’exécution de l’œuvre, un silence intense et recueilli de quelques secondes précède une extraordinaire salve d’applaudissements. 

L’histoire printanière d’une petite fleur blanche d’Iyad Kanaan (né en 1971) ravit l’auditoire par son langage néo-romantique qui vient du cœur et qui parle au cœur, comme toujours dans la musique de ce compositeur dont on connaît et apprécie également le large catalogue de musique vocale, profane ou sacrée. La Sonate pour violoncelle et piano « tragique » de Sevag Derghougassian (né en 1977), se déploie en trois mouvements (Lento-Presto, Elégie et Finale-Allegro), sombre, étrange et pénétrante qui reflète avec grand talent le tourment intérieur de l’artiste et par là-même celui du peuple arménien qui souffre. Pas de doute, l’œuvre est habitée. 

 

L’admirable archet de Spreng, plein de couleurs, peut compter sur le jeu vibrant, vivant, présent mais jamais envahissant de Daccache. Les interprètes, en parfaite osmose, épousent l’ample respiration avec une attention permanente aux innombrables inflexions du tempo, de la dynamique et du caractère. Ce jeune duo qui aime à s’aventurer sur des terres musicales peu explorées, a de beaux jours devant lui. 

 

Deuxième dimanche le festival se poursuit avec la joie et l’enthousiasme de la jeunesse. Les Cordes résonnantes, orchestre à cordes mené par Joe Daou, sont « en harmonie libanaise ». L’église est pleine à craquer, leur joie d’être là et de jouer est communicative. Ici le programme est à cent pour cent libanais et notre patrimoine musical est si riche, que Joe Daou et Elie Sfeir, les co-fondateurs de l’ensemble, sont encore loin de l’avoir entièrement défriché. 

Le programme débute par les Variations on a Lebanese Folk Song for Strings de Jamal Aboulhosn (né en 1957), compositeur pionnier dans le domaine des concerts multimédia au Liban et au Moyen-Orient et dont l’une des principales sources d’inspiration est le folklore libanais. Puis vient la déchirante pièce pour violon solo et orchestre à cordes de Bechara El Khoury (né en 1957), Unfinished Journey. Le premier violon solo de l’orchestre, Qamil Muça, interprète l’œuvre, considérée aujourd’hui comme le « tube » du compositeur, avec une sensibilité et une virtuosité à toute épreuve, alors que les cordes de l’orchestre lui font un tapis sonore intense et prenant. Suivent Two Maronite Carols for Strings de Naji Hakim (né en 1958) où l’on retrouve tout la science harmonique et orchestrale de cet immense compositeur et organiste, dont l’une des (nombreuses !) sources d’inspiration est la musique sacrée maronite. Deux œuvres d’Iyad Kanaan, Tribal Dance for String Orchestra et Libanaise n° 6 sont également au programme et plaisent immédiatement au public déjà conquis par l’originalité du programme, l’excellence de l’interprétation et la précision de la direction. Enfin, deux géants de la musique libanaise sont sortis des limbes dans lesquelles ils dormaient depuis leur disparition : Wadia Sabra, père fondateur de la musique savante libanaise pour la Gavotte en ré mineur, hommage à la musique baroque puis la Marche orientale n° 6 et enfin Georges Baz, « le Debussy libanais » pour un Ave Maria, initialement écrit pour quatre voix mixtes a capella

 

Troisième dimanche le festival se clôt en beauté et en majesté avec l’immense et incandescente Fadia Tomb El Hage dans MÃSÃRÃT (parcours). Ce programme totalement original et « cousu main » pour la voix de la chanteuse, réunit des pièces musicales de compositeurs libanais sur des textes littéraires d’auteurs libanais ou ayant vécu au Liban. Par sa formation occidentale dont elle maîtrise parfaitement les outils, et qu’elle met au service de son âme orientale, Fadia Tomb El Hage est à l’exact carrefour de ce dialogue des cultures qu’elle incarne avec une grâce rayonnante. L’ensemble belge Fragments, qui l’entoure est un interlocuteur privilégié.  L’homogénéité des cinq instrumentistes, d’abord entre eux, puis avec la chanteuse, donne à ces musiques, pas toujours faciles à appréhender, un naturel confondant et une évidence lumineuse. 

Les œuvres se succèdent, sombres, intenses, extraordinaire florilège des musiques savantes libanaises dans toute leur diversité, leur multiplicité et leur beauté. Elles sont de Zad Moultaka, Houtaf Khoury, Toufic Succar, Ghadi Rahbani, Mansour Rahbani, Mona Ahdab, Marcel Khalifé, Abdallah El Masri, Gabriel Yared, Naji Hakim, Samir Tomb, sur des textes de Nadia Tuéni, Mahmoud Darwich, Al Akhtal el Saghir, Jacques Aswad, Kamal Youssef El Hage, Paul Chaoul, Georges Khodr, Salah Steitié, dans les deux langues, l’arabe et le français, montrant s’il le fallait encore l’universalité de notre littérature. Le public a le souffle coupé. Les commentaires et les exclamations fusent. Le public français, notamment est fasciné par cette découverte. « Quelle langue incarnée que l’arabe chanté », dit quelqu’un. « C’est un mélange d’Oum Koulsoum et des opéras d’Alban Berg » renchérit une dame (très mélomane !). L’émotion est là, palpable, et atteint son comble quand Fadia, en bis, entonne « Li Beyrouth ». Ce qui est sûr, c’est que ceux qui étaient là, n’oublieront pas ce moment d’offrande musicale dédié à un peuple qui n’en finit pas de souffrir. 

 

Festival solidaire, Les Musicales du Liban choisissent chaque année une institution éducative au Liban afin de lui restituer l’intégralité de la recette des trois concerts, la participation aux frais étant libre. Cette solidarité est rendue possible grâce à la générosité de ses mécènes Philippe Helou et Robert Matta.

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