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LES DERVICHES SATIRIQUES DE RAOUF RIFAI

Art

EXPORENCONTREART
14/07/2021|Julia Mokdad

A la galerie Nadine Fayad, où les tableaux de Raouf Rifai sont exposés en exclusivité, c’est un carnaval de derviches qui investit les lieux. Tantôt drôles, tantôt touchants, ils entretiennent dans leur silence une conversation solennelle sur les évolutions des sociétés et les douleurs du monde. Zoom sur ces curieux personnages qui nous ressemblent.

Le visage angulaire, la moustache proéminente et un regard souvent différent, ouvert à l'interprétation. Le héros du monde oriental imaginé par Raouf Rifai prend la forme d’un derviche. Il n’est pas pris en contre-plongée, n’a pas non plus de super pouvoirs. Mais éternellement embaumé dans ses filets de couleurs, il parle. Du monde et de ses souffrances, de ses combats, de ses évolutions. Et compare aussi, souvent l’Orient et l’Occident. Evalue leurs dynamiques respectives, l’une sur l’autre. « Les pays du Moyen-Orient sont riches de civilisations plus qu’intéressantes » affirme l’artiste. « Mais ceux-ci ont le cerveau engourdi d’avoir trop importé les connaissances et le mode de vie des occidentaux. Et lorsqu’ils ouvrent enfin les yeux, la frustration les gagne. Ils répondront alors avec violence et agressivité, sans plus savoir sur quel pied danser ». Le sexagénaire pointe du doigt une toile sur lesquels deux derviches se tiennent côte à côte, les membres inférieurs déconnectés du reste du corps, sans jamais se contempler. La liberté veut que l’on ne se substitue pas à l’autre. Clin d’oeil aux opinions politiques de Raouf Rifai. A l’instar de beaucoup d’autres tableaux, les personnages éponymes tentent un regard sur le monde extérieur, en vain. Les yeux barrés d’une couche de peinture, ils sont l’allégorie de l’aveuglement -volontaire ou contraint- des populations qui ont courbé l’échine. 

 

Un personnage virtuel née d’une histoire réelle

S’il dessine depuis l’âge de ses sept ans, le natif de Baalbeck reproduit d’abord des paysages qui lui rappellent l’harmonie de son enfance passée dans l’Est du Liban, avant de dévier vers l’abstraction, style dont il n’admet pas le nom, arguant qu’il y a toujours, sous les éclaboussures, la présence d’un objet concret. Puis son père décède et la guerre éclate, en lui et autour de lui. L’harmonie onirique est tiraillée. La mémoire du peuple se désunifie et s’éparpille des côtes jusqu’aux plaines, en lambeaux de tissus. A chacun son souvenir. A chacun son tyran. Au détour d’une conversation entre amis, quelques années plus tard, il se découvre petit à petit la volonté de créer un personnage artistique dénué des influences occidentales. Un personnage qui rassemblerait un peuple meurtri par la coexistence et dans lequel ses semblables se reconnaitraient. Mais un protagoniste qui converserait aussi avec l’autre monde. Ce qui lui permet d’être polyglotte, c’est sa griffe figurative, à l’intersection entre les différentes écoles de pensée. « Je refuse l’idée que l’art n’existe que pour lui-même, qu’il soit épuré de toutes causes. C’est pour les sociétés que je peins, quitte à parfois faire ce sacrifice commun à tous les artistes, celui de trahir ses impulsions pour créer un art qui appartient aux autres » explique Raouf Rifai. 

 

 

Une figure qui s’affirme 

Œuvres politiques, historiques, sociologiques, psychanalytiques, les tableaux du peintre, d’abord incomprises du grand public lorsqu’elles sont exposées pour la première fois à la Galerie Pièce Unique, deviendront par la suite objets d’études ou encore de conférences, de l’université Jean Jaurès en France, au Musée Freud à Vienne, en passant par Singapour. Un honneur pour l’adulte, une fierté pour l’enfant en lui, qui s’empare encore du pinceau pour signer la toile à coup de détails feutrés. Qui célèbre les couleurs comme dans le temps où la ville antique de la Bekaa recelait de confettis lancés par les touristes, heureux. « L’artiste est un enfant qui joue, qui imprime son âme dans la superposition des pigments et appelle les cinq sens à les ressentir, au-delà du visuel. Il faut gouter l’orange, humer le bleu, entendre la mélopée des couleurs pour en saisir le discours » sourit le professeur.

 

Une spiritualité que Nadine Fayad a voulu clouer sur les murs de sa nouvelle galerie, inaugurée en mars dernier suite à son retour d’Arabie Saoudite. Tombée sous le charme d’un art qui insuffle l’humanité, elle décide aussitôt d’accorder l’exclusivité à Raouf Rifai, et de faire vivre le carnaval des derviches dans cette ruelle charismatique du quartier Tabaris. « C’est le Liban qui me lie à Raouf » respire-t-elle sous son masque. « Ses esquisses et ses couleurs me ramènent au pays des cèdres et expriment ce qu’il endure ». Malgré la situation précaire du pays, la galeriste garde bon espoir pour l’avenir de l’art, vecteur essentiel de résilience. Certains jours, dit-elle, elle s’arrête devant un des innombrables derviches, et il lui semble alors l’entendre parler. Chose curieuse que de savoir que demain, c’est une autre histoire qu’il contera.

 

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