BEYROUTH BY DAY: Geitawi

Livre

Beyrouth by day
11/11/2020|Tania Hadjithomas Mehanna

A Geitawi, on vit chez l’autre. Le voisin est notre famille. Et la solidarité est la vraie identité de ce quartier. Ahla wou sahla. 

 

Textes de Tania Hadjithomas Mehanna

Photos de Ghadi Smat

Tirés du livre Beyrouth by Day, en vente dans les librairies Stephan, Antoine et Antoine Online

Les bénéfices de la vente du livre seront reversés aux ONG locales. 

 

De larges escaliers parallèles marquent le quotidien des habitants de Geitawi. D’abord parce qu’ils sont empruntés tous les jours pour descendre vers le bord de mer et la ville ou pour monter vers le cœur du quartier ; et parler de cœur ici n’est pas fortuit tant la solidarité, le partage et la convivialité ne sont pas de vains mots à Geitawi. Ensuite parce qu’ils encadrent un joyeux désordre qui donne aux maisons à deux étages aux couleurs un peu passées, une gaieté et une légèreté bienvenues. Ce quartier prend toutes les allures d’un petit village à l’intérieur de la ville, un village qui a accueilli plusieurs vagues successives de migrants. Les Arméniens au début du siècle, les habitants de Qartaba durant la Première Guerre mondiale et ceux qui fuyaient les combats de 1975. L’hôpital Geitawi, fondé en 1927 et géré par les sœurs maronites de la Sainte Famille, a donné son nom au quartier. 

 

Tony Obeid habite une petite maison avec jardin sur l’escalier que les habitants appellent Daraj el Laziza du nom de l’usine de bière située en contrebas mais qui va bientôt être démolie. Ses enfants jouent joyeusement sur l’escalier et sa cousine Thérèse est là de passage. Elle nous avoue venir tous les jours tant le quartier lui manque depuis son mariage. « Ici on est une vraie famille. On a grandi ensemble, on a partagé des joies et des peines. On sait tout les uns des autres et on peut se parler librement. Il faut voir le quartier quand il y a un mariage. Tout le monde met la main à la pâte et participe d’une façon ou d’une autre à la noce. De même quand quelqu’un meurt, chaque maison fait le café à son tour et les femmes le servent. C’est cela l’esprit de Geitawi. C’est cela l’esprit de Beyrouth. Et de tout le Liban. » 

 

Les habitants de Geitawi aiment leur quartier. Ils y sont attachés comme à une terre d’accueil, hospitalière et généreuse. Mais, depuis plus de vingt-cinq ans, une menace plane. Un projet de construction de route gèle tout achat et toute vente. Quelle route ? Quand ? Et pourquoi ? Telles sont les questions sans réponses qui taraudent les riverains. À l’instar d’Edouard Acoury, menuisier de son état qui vit difficilement dans la maison de ses grands-parents sur un terrain de 750 mètres carrés. Délabrée, en ruines, ce qui reste de la maison centenaire n’est pas exploitable. L’escalier principal extérieur s’est écroulé sous les pas du précédent locataire qui en est décédé. Edouard n’attend qu’une offre décente pour vendre ce qu’il ne peut retaper mais avoue n’en recevoir aucune. Le spectre de cette fameuse « route » qui devrait tout raser sur son passage fait déjà des victimes. 

Khalil Mechaalani, lui, a sauté le pas. Dans une ruelle adjacente à l’escalier, il a détruit sa maison familiale et construit un immeuble de cinq étages. Sa voix est un soupir : « Ma maison était ancienne. Elle avait un jardin, un bassin et un jet d’eau, une fontaine, des arcades, des pierres ramlé, des vitraux colorés, des dalles en mosaïques. Chaque chambre avait un motif différent. Et j’ai tout détruit. » Les yeux de Khalil sont tristes même s’il est résigné. Il répète comme un écho «… et j’ai tout détruit. Je n’avais pas le choix. Cela m’a brisé le cœur, mais que pouvais-je faire d’autre ? À quoi sert de posséder un palais et de ne pas avoir de quoi vivre ? Je suis un professeur de mathématiques à la retraite, j’ai deux fils et il fallait trouver une solution. La seule était de tout raser. Maintenant je possède un immeuble avec cinq étages. Un appartement à moi, un à chacun de mes fils et deux à vendre. Je pourrais alors vivre décemment. Je regrette mais c’est comme ça. »

 

Si l’on s’amuse à retranscrire dans un français un peu châtié toutes les petites formules que les habitants de Beyrouth prononcent pour vous souhaiter la bienvenue ou vous inviter à partager leur repas, on s’étonnera de constater qu’elles dissimulent, dans leur banalitéd’expressions ou de tournures toutes faites, des trésors de raffinements et de détours sémantiques. Le shlan wa sahlan, formule de bienvenue d’usage, mérite tout de même que l’on s’y attarde. Ces trois petits mots ne sont en fait que l’abréviation d’une diatribe enflammée dans laquelle on déclare considérer l’hôte comme faisant partie intégrante de la famille : ahlan, et que des efforts sont faits pour aplanir toutes les difficultés qu’il pourrait rencontrer pour franchir le seuil de notre demeure : sahlan. Le tfaddal retentissant signifie soyez notre obligé ! Ce à quoi l’invité de prestige -comme tout invité au Liban - répondra sans se démonter après avoir englouti la dernière bouchée du repas pantagruélique qu’il se doit de terminer, daymé. Que cette table soit inscrite dans le long registre de l’éternité ! On lui dira dans un sourire tout l’espoir de voir sa vie durer éternellement tout en lui souhaitant deux santés au lieu d’une : sahtein. Et il souhaitera revoir ses hôtes dans les moments de bonheur : bil afrah. C’est le cœur gros qu’il les quittera mais il aura Dieu comme escorte pour que ses pas le conduisent à la paix. Ma’el salamé bil salamé. Partez en paix et revenez en pleine santé.

 

 

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