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BEYROUTH BY DAY: Adlieh

Livre

Beyrouth by dayLIVRE
24/02/2021|Tania Hadjithomas Mehanna

Adlieh : Le Musée dans ce quartier est bien plus qu’un passage, comme un pont entre les civilisations, les époques et les histoires.

 

Textes de Tania Hadjithomas Mehanna

Photos de Ghadi Smat

Tirés du livre Beyrouth by Day, en vente dans les librairies Stephan, Antoine et Antoine Online

Les bénéfices de la vente du livre seront reversés aux ONG locales. 

Avec les sièges de nombreux ministères, la Sûreté générale, la Maison de l’avocat, l’Ordre des pharmaciens et les artères larges et rapides, le quartier d’Adlieh, qui a pris le nom du Palais de justice, est paré d’un certain sérieux. Les traducteurs assermentés et les nombreux parkings voient défiler tous les jours des milliers de personnes occupées à résoudre leurs petites ou grandes affaires. Dans le Palais de justice, construit en 1962, quinze étages abritent des centaines de fonctionnaires, des salles d’audience et des monticules d’archives entassées qui font pâlir d’envie tous les rats de la capitale. Malgré les nombreux appels au secours des avocats qui ont peur que le ciel leur tombe sur la tête, les fissures constatées dans le bâtiment n’émeuvent pas beaucoup les autorités concernées. 

 

C’est en 1919 que naît, avec la découverte d’importants vestiges dans les sous-sols du Liban, l’idée de réunir toutes ces merveilles. Un musée provisoire voit le jour rue Georges-Picot, dans les locaux de l’école allemande. Un comité organisateur est chargé de réunir les objets provenant de diverses fouilles entreprises sur le territoire libanais notamment à Saïda et à Tyr. Une collecte de fonds débute en 1923 et est destinée à bâtir un musée digne de ce nom sur un terrain situé rue de Damas. En 1928, Maurice Chéhab est nommé conservateur, poste qu’il occupera jusqu’en 1983, et c’est en 1930 que les travaux débutent enfin. Le projet prévoit la construction d’un bâtiment de trois étages. De longues années seront nécessaires pour mener à bien les travaux qui seront partiellement achevés en 1937. L’aménagement intérieur prendra plus de temps et c’est finalement le 27 mai 1942 qu’a lieu l’inauguration officielle du Musée national de Beyrouth en présence d’Alfred Naccache alors chef de l’État. Les Libanais découvrent une bâtisse de style néo-hellénistique qui leur racontera sur plus de 1900 mètres carrés toute la grandeur de l’histoire qui est la leur. Le Musée est sous la tutelle de la Direction générale des antiquités, organisme étatique qui régit les fouilles, ce qui permet d’enrichir régulièrement les collections. Les colonnes qui se tiennent devant le Musée proviennent de fouilles effectuées entre les années 1927 et 1946 près de la mosquée Al-Omari. 

La guerre atteint la zone de plein fouet, et le Musée, témoin malgré lui des ravages d’une destruction programmée, est victime de pillages et d’exactions. Les responsables alertés tentent de sauver ce qui peut l’être en déménageant certaines pièces, en murant le sous-sol, en coulant dans du béton les lourds sarcophages intransportables et en recouvrant de ciment les mosaïques colorées. Avec la réouverture du passage du Musée et le silence des canons, des personnes conscientes de toute l’importance de la réhabilitation décident de créer une Fondation nationale du patrimoine dont l’objectif principal sera de récolter les fonds nécessaires pour la remise en état du Musée national. Les mécènes se manifestent et la collaboration entre secteur public et secteur privé se précise. Bientôt les travaux peuvent commencer et, en 1995, la façade est restaurée avec des techniques de pointe. Un an plus tard, ce sont les sarcophages, les statues et les mosaïques qui sortent de leur long exil et se libèrent du poids du béton dans un nuage salvateur de poussière. Le sous-sol muré est dégagé et révèle une humidité de 98 %. Au cours de ces années de guerre, l’eau a inondé le sous-sol immergeant la plupart des pièces. Le bilan n’est pourtant pas catastrophique et l’essentiel est sauvé. Nettoyées, confiées à des laboratoires spécialisés, débarrassées du poids des ans et des mauvais traitements, les reliques du passé renaissent dans toute leur splendeur. Le 25 novembre 1997 est un jour que les amis du Musée n’oublieront pas. Le gardien du passé accueille de nouveau les nombreux visiteurs désireux de se plonger dans une histoire d’une exceptionnelle richesse. Le rez-de-chaussée et une partie du sous-sol révèlent leurs merveilles. La scénographie des lieux est signée Jean-Michel Wilmotte, un grand spécialiste des musées qui, entre jeux d’ombres et de lumières, a magnifiquement réussi l’espace d’exposition. Mais les travaux continuent afin de rendre accessible le premier étage et d’adapter le Musée aux nouvelles exigences de la muséographie moderne. Après une fermeture provisoire de quelques mois, 1300 pièces archéologiques de grande valeur sont enfin présentées au public, le 8 octobre 1999. Les collections du Musée national se regroupent dans un ordre chronologique. De la préhistoire à la période mamelouke, plus de 60 siècles se dévoilent ainsi dans un espace unique, entièrement réaménagé dans des conditions idéales. 

 

Le passage du Musée. Si aujourd’hui la mémoire se dilue dans le flot incessant des voitures qui empruntent sans réfléchir les voies rapides qui mènent à Mazraa, Beyrouth se rappelle les humiliations endurées par des centaines de femmes, d’hommes et d’enfants qui avaient conservé des liens avec « l’autre côté ». Obligés de traverser à pied cette ligne de démarcation sous haute surveillance, lestés de valises, de sacs et de colère, durant plus de dix ans, les habitants de Beyrouth se sont croisés à l’ombre des barricades. Divisé, Beyrouth endurait un calvaire fait surtout d’incompréhension. Fatah el mathaf ? Sakar el mathaf ?, la machine infernale était en marche et décidait, impitoyable, du lourd quotidien de chacun. À l’ombre d’un musée détruit et oublié, le seul passage entre les deux Beyrouth était soumis aux desiderata des milices en place. Et les coups de feu, les obus de tous calibres qui crevaient le silence la nuit ont longtemps rappelé aux riverains qu’ils n’étaient pas maîtres de leur ville. 

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