Un café avec… Rudi Nacouzi

Divers

RENCONTRE

Propriétaire du café philosophique Sole Insight qui surplombe les escaliers de Mar Mikhaïl, Rudi Nacouzi est avant tout promoteur d’art, philosophe et poète libanais. Chaque jour, des dizaines de personnes se donnent rendez-vous dans ce lieu cosmopolite où l’art et la culture se rencontrent dans une ambiance éthérée. Curieux d’en savoir plus sur ce lieu insolite et fascinant de la capitale libanaise, nous avons interrogé l’initiateur de ce projet si authentique.

Le Sole Insight qu’est-ce que c’est au juste ? Un café ? Une institution ? Une galerie d’art ? 
C’est un café philosophique avant tout : il y a une bibliothèque consacrée à la philosophie de l’art, de la poésie, du théâtre, de la peinture, de la sculpture… C'était d’ailleurs un véritable challenge quand nous avons ouvert, on me disait : “Vous décorez vos murs de livres ? Quelle drôle d'idée, plus personne ne lit !”. Mais, moi, je trouve que les livres sont la plus grande richesse et le plus bel ornement. Evidemment, le Sole Insight c’est aussi un lieu où l’on peut se restaurer. Nos produits sont directement issus des villages libanais d’où ils proviennent. Par exemple, on va chercher les cornichons, l’huile d’olive et le labneh de Baalbeck, et les confitures du nord.

Pourquoi peut-on aussi dire que le Sole Insight est un café artistique?
Nous avons fait une série de 13 expositions cet été. Chaque semaine, nous avons accueilli trois différents artistes visuels - des peintres, des photographes, des dessinateurs. Ces expositions, comme toutes celles qui sont faites ici, sont essentiellement adressées aux passants des escaliers : les gens ordinaires de la vie quotidienne. Nous voulons créer l’expérience artistique dans la plus pure spontanéité du quotidien. L’art est enfermé dans les galeries, j’essaye de le faire sortir dans la rue, gratuitement. Nous voulons rappeler que l’art a d’autres valeurs que sa valeur monétaire. Nous avons aussi déjà organisé 9 concerts de jazz, 2 pièces de théâtres et 26 nuits de déclamations poétiques.

Comment fait-on le lien entre art, philosophie, littérature et café ? 
Le café, c’est l’endroit de prédilection pour la discussion et le débat autour de la philosophie et de l’art, non? Ici, j’avoue avoir une petite censure : pas de religion, pas de politique. Bien sûr, la philosophie et l’art doivent être les fondements de la politique, mais, comme tout le monde le sait, ce n’est pas le cas au Liban. Nous avons deux “stratégies” pour que la conversation tourne autour de l’art : d’abord, nous créons une ambiance favorisante avec les livres, les peintures, les poèmes accrochés au mur, la musique... Ensuite, il y a les gens qui travaillent ici…

Qu’est-ce-qui est si spécial à propos des gens qui travaillent au Sole Insight ?
Toute personne travaillant ici doit appartenir à un univers artistique. Les serveurs sont avant tout peintre, musicien, dramaturge, ou même étudiant en psychologie. Ce que je veux, c’est qu’ils échangent avec les clients, je veux qu’ils communiquent leur expérience personnelle et leur vision de l’art (de l’art libanais ou syrien, peu importe). Je sais que beaucoup d'étrangers qui viennent dans ce café sont à la recherche de quelque chose de culturel à propos du Moyen-Orient, je veux leur donner la possibilité d’y avoir accès directement avec les gens d’ici. Ils veulent savoir quelque chose à propos de la poésie, du théâtre, de la peinture, de l’architecture, de la culture libanaise ou syrienne ? Les employés leur répondront. Et si l’un d’entre eux a une obligation personnelle dans son domaine artistique, une représentation, un concert, une étude... le Sole Insight ne se mettra jamais en travers de sa route. Je veux casser les barrières : ici il n’y a pas de relation serveur/consommateur/patron. Tout le monde est sur le même plan. 

Pourquoi est-ce important au Liban un café comme le votre ?
Car il y a un manque de figures d’identification au Liban. Les libanais ne connaissent pas les philosophes et les artistes de leur propre pays. Certes, ils connaissent Khalil Gibran, mais c’en est un parmi tant d’autres. En 1945, au Liban, il y eut une maison de la philosophie, débarrassée de religion et de politique, créée pour construire une identité du Liban et personne ne le sait ! Le Liban a vraiment été une terre propice à l’émulation intellectuelle et artistique. Le musée Sursock dans le temps organisait des échanges internationaux pour ramener des artistes étrangers et envoyer les artistes libanais à l’étranger ! 

Quelle est l’histoire de ce café ? Quand a-t-il été créé ?
Il y a presque deux ans, Yara et moi, ma femme, nous passions tout notre temps à penser la philosophie de l’art, nous rêvions d’un endroit exclusivement consacré à l’art. A l'époque je ne travaillais plus, j'étudiais pour tuer le temps divers domaines tels que la psychologie et la philosophie. J'écrivais, je voulais simplement être écrivain casanier, je fuyais la société. Un jour que nous étions assis sur ces marches où le café est à présent, elle regarde vers ce tout petit magasin de 12m2 et me dit : “Je te mets au défi de faire de ce petit espace ton projet en philosophie de l’art”. Et dès la première semaine, le café était plein de personnes qui me ressemblent! 

Qui sont ces gens qui viennent au Sole Insight et qui vous ressemblent ? 
Des gens de tous les horizons, des artistes, des producteurs, des étudiants... J’ai rencontré ici des personnes venues des quatre coins du monde. Les gens qui viennent ici ne cherchent pas à danser ou s'enivrer, ils viennent se relaxer, s’ouvrir à la communication : regardez la disposition des tables, leur proximité invite à discuter avec son voisin. Les gens partagent leur expérience et leur conception de l’art.

A l’intérieur du café, un poème accroché sur le mur ? Qui l’a écrit et que dit-il ?
C’est moi qui l’ait écrit. Ce poème est un éloge de l’art, il parle de la naissance d’un stylo. C’est une invitation à l’expression, à la créativité. On change régulièrement le poème à l’entrée, avant c’était un poème qui racontait la genèse d’un mot...

En plus de ce poème, on voit des peintures un peu partout : derrière les chaises, sur les murs… D’où viennent ces peintures ?
Ce sont les artistes qui ont exposé chez nous. Peintres suédois, danois, indiens…. C’était leur manière de nous remercier. Parmi ces œuvres, il y en aussi qui ont été faites par des employés du Sole Insight. 

Vous dites ne pas aimer être appelé “propriétaire”, pourquoi ?
Je ne me possède même pas moi-même ! Je n’aime pas l'idée de possession… Comment peut-on s’imaginer posséder quoi que ce soit en ce monde ?

Vous êtes poète vous-même, n’est-ce pas ?
Je n’ai pas arrêté d’écrire depuis mes douze ans. J’essaye d’organiser un recueil de 52 poèmes que je vais publier très prochainement. J’écris pour écrire, je ne fais pas partie de ces poètes qui espèrent vivre de leurs écrits. Tout ce qui m'intéresse, c’est de créer. Je suis écrivain, pas éditeur. Par ailleurs, je suis en train de faire ma thèse en philosophie de l’art à l’Université Libanaise, elle s’intitule “provoquer l’expérience esthétique dans le quotidien”. Finalement, ce que nous faisons avec le Sole Insight est en quelque sorte l’application concrète de ce thème.
 

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