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Le matin où j'ai rencontré Etel Adnan

Huit heures du matin, mon téléphone sonne, j'ouvre les yeux. Mon frère me demande si je vais faire ci ou ça pour l'anniversaire de mon oncle, si je peux venir ici ou plutôt là-bas, je marmonne des mmm, des oui, des ok d'accord, mais n'écoute pas un traitre mot de ce qu'il me dit. Je rencontre Etel Adnan ce matin, le reste m'importe peu. J'ai à peine fermé l'œil de la nuit. J'ai relu ses textes, recueils et romans en boucle. Je voulais les absorber, savoir les citer par cœur devant elle. J'ai pris des notes sur un fichier Word et sur un cahier d'école qui traîne souvent dans ma pochette de Mac. Ironie pour un garçon qui n'a jamais mis les pieds à l'université et très peu sur les bancs de l'école.

Je me douche, m'habille. Pas de jeans déchiré et de t-shirt blanc, j'aurais honte devant Etel, née en 1925 à Beyrouth. Pourtant, elle a longtemps été journaliste culturelle aux Etats-Unis. Des hommes en jupe écossaise à des vernissages, elle a en dû en croiser un certain nombre mais non, c'est 3ayb comme on dit chez nous. J'enfile le plus beau de mes pantalons gris et l'assortit d'un col roulé noir. Je sors de chez moi, mets mes écouteurs et appuie sur Play. Un peu d'Oum Kalsoum, comme tous les matins. ‘‘Un être a échappé au destin fatal des femmes arabes : Oum Kalsoum. Quand les Arabes pensaient qu'ils n'avaient rien, ils se disaient qu'après tout il leur restait Oum Kalsoum (...) Elle chantait pour vous comme si vous étiez le seul, et dans cet amour aussi profond que les vallées et le fond de l'océan, le fellah et le premier ministre trouvaient, chacun, ce qui pardonne tous les péchés et réinsère le fils dans la grâce de sa mère. Dans un érotisme semblable à celui des soufis, elle réconciliait la chair et l'esprit".

Je suis fin prêt, connais les écrits d'Etel par cœur, les assemble même à ma guise. Il pleut. Paris est triste. Me revient son leporello des toits de Paris, ‘Paris Roofs from Jim’s window n°2’, ces traits de fusain noir sur fond blanc. Il pleut des cordes. ‘‘Quand il pleut à Paris, l'Europe sort ses parapluies. Vite, on jette le journal dans la corbeille. Le café est épaissi par la crème, à vous faire regretter Vienne, et une odeur de pain beurré plane sur les manteaux lourds des hommes qui se dépêchent d'arriver au bureau. Il fait noir dans le métro, et sale. Il y a beaucoup de jeunes femmes parmi les passagers, certaines n'ont jamais lu ‘Le Spleen de Paris’. Baudelaire préférait Londres, bien entendu. Dans le bus, brillent des ampoules, le matin ressemble encore au soir précédent et les même usagers se demandent, des années durant, s'ils devraient se sourire. Ce n'est pas pour aujourd'hui". 

J'esquisse un sourire à la belle brune assise en face de moi. Une goutte de pluie glisse sur sa capuche restée sur sa tête et lui tombe sur le nez. Elle grimace. Mon iPhone vibre. ‘IDF troops shoot and wound Palestinian in clashes in Bir Zeit near Ramallah (Haaretz)’. ‘‘Que faire pour sortir du cercle de mort qui entoure le Moyen-Orient ? Née au Liban, ayant vécu principalement en Californie, ce problème est tout simplement la toile de fond de toute une vie. J’ai cru un moment que la solution était révolutionnaire et militaire. Mais la guerre civile au Liban m’a convaincue que les guerres font plus ajouter de nouveaux malheurs que résoudre des conflits. J’ai commencé à désirer la paix. La désirer fortement. C’est alors que la question s’est posée : quelle paix ? Que va vouloir dire cette paix ? J’ai compris que cette paix doit vouloir dire : accepter l’autre. L’ennemi qui est devenu au cours du temps réalité et mythe, corps et image. Dans ce cas particulier cela voudra dire aller chez l’autre et le laisser venir, l’accueillir. Ultimement, en faire un ami". 

Je déverrouille mon écran, passe les photos des toiles d'Etel que j'ai prises hier à son expo à l'IMA. Elles me réconfortent comme une certaine voix tous les matins. ‘‘Je n’avais plus besoin d’écrire en français, j’allais peindre en arabe’’. Cela s'entend sur ses peintures, dans ses couleurs, dans ses formes. J'arrive devant la porte de son immeuble et sonne à l'interphone Etel Adnan. Elle m'indique qu'elle habite au troisième étage. J'appelle l'ascenseur, puis finalement prends les escaliers. Je frappe à la porte, attends un instant. Elle m'ouvre, me salue et m'emmène au salon. Elle m'invite à m'asseoir sur le canapé le plus confortable et s'installe sur sa chaise. Elle me regarde et sourit.
- Alors, dites-moi, vous êtes à l'université ?
Je lui souris.
- Non. Je ne suis jamais allé à la fac, j'ai préféré vous lire et regarder vos peintures.

Sabyl Ghoussoub

A savoir
• Les citations entre guillemets sont tirées des textes ‘L'apocalypse arabe’, ‘Paris mis à nu’ et ‘Au cœur du cœur d'un autre pays’ d'Etel Adnan
• Si vous êtes à Paris, ne ratez pas l’exposition solo d’Etel Adnan à l’Institut du monde arabe (IMA), jusqu'au 1er janvier 2017

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