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Violence et Bonté

30/10/2019|Gérard Bejjani

Tu ne tueras point.
Les images sont là, elles reviennent, elles s’obstinent. Et les mots se vident, se coincent dans la gorge.
Ils les ont prises, les armes, pour faire triompher la peur. Et l’horreur.
J’accuse celui qui, en pensée aussi, était hier sur la place des Martyrsen train de violenter la femme. Sa mère, sa sœur, sa fiancée.
J’accuse celle qui, dans sa maison calfeutrée, leur applaudit parce qu’ils lui donnent raison et victoire.
J’accuse non seulement l’acte d’oppression qui menace, saccage, détruit, qui frappe et brutalise son frère, mais tous ceux qui le soutiennent, leur adhésion aux forces du mal, leur servitude volontaire. La représentation de la peur est plus puissante que la peur elle-même. Elle crée nos propres démons. Elle enfante des passeurs de mort.Non, le sac des tentes pacifiques n’est pas un autre point de vue. Le bras qui gronde, déchire et assassine n’est pas un autre point de vue.
J’accuse aussi tout ce qui dans notre révolution érige des frontières, car comment prétendre abolir l’hostilité si l’on érige des murs, si l’on bloque les routes, si l’on empêche l’amant d’étreindre son aimé ? Il est grand temps de passer à l’étape suivante, de lever les barricades pour demeurer dans la paix et la réconciliation.
Même les victimes n’en veulent pas aux assaillants, elles disent qu’elles manifestent pour eux, pour leur dignité. Elles portent un message d’amour qui relève du miracle. « Mon fils, si un homme refusait un présent, à qui appartiendrait le présent ? » L’autre répondit : « À celui qui voulut l’offrir. – Mon fils, répliqua le Bouddha, tu m’as insulté, mais je refuse ton insulte et celle-ci te revient. Ne va-t-elle pas être une source d’infortune pour toi ? »
Le bien n’est certes pas dans la nature, ni dans les grandes doctrines, même pas dans l’éthique des philosophes. Mais il est là, parmi les gens qui convertissent la haine en compassion, en gestes amis de tous les jours, qui se donnent sur la place publique pour un peu moins de misère dans le pays, qui offrent des feuilles pour écrire, pour dessiner, pour espérer. À la violence qui cogne, ils opposent ce que Vassili Grossman appelle la « petite bonté sans idéologie, sans pensée ». Elle s’étend sur tout ce qui vit, sur ce qu’elle peut toucher, nettoyer, réparer, sur la bâche déchirée qu’elle relève de sa cendre en un tour de main, sur le pilier qui boite ou la branche qui casse, qu’elle rajuste pour qu’ils puissent cicatriser et revivre. Car face à la démence « en ces temps où les hommes ne ressemblent plus à des hommes », Grossman nous rassure : « la pauvre bonté sans idée n’a pas disparu », elle restera le seul refuge du Bien dans l’Être. Inspirée par le fantasme d’un Liban glorieux, par l’attachement au sol fécond de mille promesses, elle résiste, elle endure tout, elle a le visage de la foi et le secret de son au-delà.
Sur le plan de la nation, si cette bonté devait partir et l’injustice triompher, oui je plierai bagage et m’en irai. Et cette nation ne sera ni pour moi ni pour nous, les penseurs, artistes, écrivains, enseignants, rêveurs qui font le monde au lieu de le défaire. Non, la littérature ne se trouve pas en marge de la vie. La dépression a mené Zweig et Mishima au suicide, le premier pour avoir assisté, impuissant, à la montée du nazisme, le second pour avoir vu son pavillon d’or souillé par un soldat américain.
Sur le plan de l’humain, la révolution aura au moins réussi à démystifier l’imposture de nos chefs et de leurs disciples, à distinguer ce qui se confond aisément au Liban, les fausses et les vraies amitiés, celles qui ne sont liées que par des intérêts mercantiles et celles qui, comme l’explique Aristote, ont le bien, le beau et la vertu pour finalité.
Sur le plan de la postérité, notre conscience sera sauve de s’être exprimée du côté de ceux qui subissent l’histoire, et non de ceux qui portent les armes, de ceux qui aspirent au Bien et non de ceux qui le violentent.Je sais que nous sommes nombreux, très nombreux à rêver d’un Liban plus juste et plus vrai, délivré de son cancer, de sa hargne et de ses couteaux. Dans l’Apocalypse, le combat est long et douloureux, mais la fin certaine. On fait ce qu’on peut, en somme, mais on peut beaucoup. Il suffit de garder cette petite bonté qui ne saurait certes ni vaincre, ni chasser la puissance du Mal. Mais qui va d’un homme à son prochain, hors de tout système, de toute alliance, de tout asservissement à un président, à un ministre, à un zaïm, à un homme, à une couleur, à une idéologie, à une religion. À l’or. « Gratuite, cette bonté-là est éternelle. »
 


 

Photo ©Nada el Khoury

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