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‘Une patrie en vrac’ de Noha Baz

27/09/2023

Racontez-nous votre histoire familiale d’exil

Je suis née à Alep au début des années soixante. Mon père qui avait une double formation d’ingénieur Supelec et Ponts et Chaussés était directeur des ressources hydrauliques et énergétiques du pays. Nommé ministre des travaux publiques en pleine révolution baassite il avait décliné la proposition parce qu’il voulait se tenir loin de toute pensée politique à laquelle il n’adhérait pas. Après son refus le deuxième bureau des moukhabarates (services secrets) nous avaient mis sous surveillance et refusaient de nous laisser quitter le pays. Nous avons été élevés dans la culture francophone et l’attachement de mes parents à cette culture leur a fait choisir l’exil. J’ai raconté cela dans mon ouvrage ‘La nuit de la pistache’. 

Mon père avait déjà obtenu au cours de ses études à l’ESIB la nationalité libanaise. Notre exil s’est fait par étapes. Ma mère d’abord avec mon frère et mes sœurs. Mon père et moi ensuite quelques mois plus tard. 

Cap donc sur Beyrouth et ses bonheurs, juste quelques années avant l’embrasement de la guerre civile (incivile comme je l’appelle !) qui devait remettre de nouveau l’exil au programme mais bien plus loin cette fois ci. Nous sommes d’abord allés à Genève où se trouve une partie de la famille de ma mère et puis à Paris pour élargir encore plus l’accès à la culture avec d’incessants allers retours qui ont rythmé notre scolarité, nos années d’université.

 

L’exil des jeunes est de plus en plus important, qu’aimeriez-vous dire à ceux qui partent aujourd’hui ?

Je le dis dans le livre on ne peut pas embrigader les rêves. Ces jeunes libanais dont beaucoup sont devenus au fil de mes consultations un peu comme mes enfants sont bourrés de talents parlent plusieurs langues, mais le Liban aujourd’hui ne leur offre plus des salaires pouvant bâtir un avenir. Beaucoup travaillent pour payer leurs études dans cette classe moyenne qui a été pulvérisée par la crise bancaire et économique. Ils voient leurs parents empêtrés dans les soucis du quotidien. Leur désir d’exil est tout à fait légitime. Ils apprendront à retrouver et à bâtir cette patrie en vrac sous des ciels plus gris mais plus cléments au détour d’une chanson ou autour d’une Manouché partagée entre amis. Exactement comme nous avons été obligés de le faire à leur âge, exactement comme nos enfants le font aujourd’hui.

Ils reviendront pour des vacances, repartirons le cœur en lambeaux mais apprendrons je l’espère du moins à apprécier leurs racines, à débusquer la vraie beauté du pays au-delà de paillettes éphémères. Ils comprendront aussi comme le définissait si bien ma cadette Delphine que le Liban c’est le soleil et la famille. C’est déjà pas mal. 

Je leur dirais aussi qu’une patrie se mérite et qu’ils peuvent être fiers d’appartenir à une génération qui a porté l’ersatz d’un idéal nouveau. À eux de tenter de l’appliquer, de préférer le civisme à l’indiscipline, le partage et l’entraide à l’individualisme 

 

Et à ceux qui disent, ce pays ne nous appartient plus, que leur répondez-vous ? 

Je réponds qu’une nation est un plébiscite de tous les jours et qu’il faut choisir le « koulouna » tous les jours ! Ce pays je l’ai reçu comme le plus beau des cadeaux à l’âge où l’on commence à découvrir le monde. Je l’ai reçu en vrac comme beaucoup de personnes de ma génération. Entre lignes de démarcation et détonations, entre immigration et séparations, entre fêtes et larmes. Nous avons tenté de vivre. Lorsqu’il s’est agi de le transmettre j’ai choisi de raconter ce qui rassemble, les traditions, parce qu’elles parlent de joies.  

Le Liban est en plein bouleversement. Je souhaite que ce changement lui soit bénéfique parce qu’il faut une véritable mutation pour redistribuer les cartes d’un système sclérosé et obsolète. 

Nous avons la chance d’avoir une Terre splendide que je n’arrête pas de célébrer de toutes les façons. Apprenons à nos enfants et petits-enfants à la connaître à travers ses goûts, sa générosité et ses talents. 

 

Revenons à votre livre, que racontent vos instantanés de vie ?

Au départ j’ai failli appeler le livre INSTADAYS mais le titre ”Patrie en vrac ”m’est venu spontanément parce qu’il me semble être l’expression exacte de nos vies. Écrit sous forme 

d’un journal qui accompagne de 2015 jusqu’aujourd’hui ce Liban que nous avons en partage. Je porte un regard sans complaisance mais toujours affectueux sur nos petits travers, sur les nuances du pays, ses petits bonheurs, sa douceur.

Ses personnages simples et anonymes du quotidien qui vous font sentir immédiatement chez vous par un geste, un mot et puis quelques autres moins anonymes qui contribuent à le maintenir debout.

Hier au lancement du livre à Paris l’émotion était intense avec des libanais venus de partout. De passage dans la ville lumière ils sont tous venus depuis Montréal, Toronto et Dubai se réchauffer à cette patrie pendant quelques heures. D’anciennes petites patientes aujourd’hui de magnifiques jeunes femmes attendant un premier enfant et se posant la question de comment lui transmettre l’amour de ce Liban. 

 

Enfin, comment décrivez-vous votre attachement au Liban ?

Mon attachement est profondément viscéral même si je me définis comme citoyenne du monde aujourd’hui. Ce pays où j’avais choisi de faire mon internat en médecine, où j’ai connu les pires attentats où j’ai vécu plusieurs rounds de la guerre aux urgences, où j’ai appris à vivre entre rires et larmes m’a appris envers et contre tout à compter sur moi, à tendre la main, à rebâtir. Cette force de vie qu’il possède est extraordinaire d’insolence et tient tête à toutes les horreurs. C’est fascinant !!!

Je constate évidemment toutes les difficultés du quotidien mais comme je le dis et l’écris dans le dernier chapitre “malgré cet état des lieux désolant, de ce pays qui vous enseigne tous les jours la patience nous n’arrivons pas à désespérer, comme ces professeurs qui débusquent entre les lignes de cancres avérés un talent caché et qui le pousse à persévérer.”

 

Tous mes droits d’auteur de tous mes livres sont dédiés aux enfants de l’association des “petits soleils ” à qui nous tentons d’offrir malgré tout un avenir sur tous les plans.

 

Ce qui nous unit finalement est tellement plus fort que ce qui nous sépare.

 

« Il n'y a qu'une seule et même raison pour tous les hommes, c’est la beauté » disait Simone Weil grand auteur humaniste « ils ne deviennent étrangers et impénétrables les uns aux autres que lorsqu'ils s'en écartent.» Alors cultivons le beau tous les jours sur tous les fronts, cultivons l’entraide entre libanais comme les autres diasporas l’ont fait et apprenons à regarder ce pays avec le cœur. 

 

 

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