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Un voyage en Méditerranée initié par Anne-Lise Broyer

26/10/2022|Maureen Dufournet

Comment êtes-vous arrivée à la pratique photographique ?

C’est vraiment la lecture qui a commencé à déclencher des images chez moi. Et c’est pour retrouver ces images que j’ai voulu en fabriquer moi-même. C’est-à-dire que plutôt de répondre aux émotions par des mots, je voulais y répondre par des images. L’objectif était de trouver une équivalence, ce n’était pas d’illustrer ce que j’avais pu lire, mais retrouver des sensations. C’est alors une forme de langage du regard, une langue de l’œil et c’est également pour cela que j’utilise un appareil argentique. Ces anciens appareils mécaniques avec le système de renversement du miroir à l’intérieur, et au moment de la prise de vue il y a une bascule du miroir pour photographier à la fois devant le motif et à la fois le psychique. Il a alors un effet palimpseste soit une superposition du mental de celui qui photographie et du sujet photographié. 

 

Avec l’utilisation d’un appareil argentique, quel est l’objectif de la photographie en noir et blanc ?

Pour moi, le noir et blanc, c’est le gris du texte qui vient de mes lectures. C’est comme si dans chaque grain de la photographie, il y avait une lettre. Comme si nous étions dans un tamis, et qu’au fond, il y avait un texte enfoui dans les casses typographiques. Le noir et le blanc fait référence à la littérature, notamment parce que les livres sont imprimés en noir et blanc et peut-être que quelque part, ce sont des pages de textes que je fabrique. Et il y a aussi ce rapport à la pensée qui est souvent exprimée comme étant de la matière grise. C’est alors toute cette réflexion autour de la photographie qui pense par elle-même que j’ai voulu mettre en avant. 

 

D’où est venue la collaboration avec Beyrouth Livres ? 

En réalité, il s’agit d’un projet que je conduis depuis plusieurs mois, un tour de Méditerranée, mais qui a été ralenti par la pandémie. Je voulais réaliser une forme de traversée des désastres, un questionnement sur le vacillement du monde que nous partageons, avec une grande amplification au Liban. C’était donc évident pour moi qu’il fallait que je vienne ici. Et d’un point de vue logistique, comme je voulais photographier le port de Beyrouth, il me fallait des autorisations. C’est ainsi que j’ai contacté l’Institut français du Liban et le service culturel de l’ambassade de France, afin qu’ils m’accompagnent dans cette démarche. Le projet leur a plu, ils ont souhaité le soutenir, ce qui m’a permis d’amplifier l’enquête sur le territoire libanais. Je suis donc restée une dizaine de jours au mois de mai pour récolter des images. C’est une démarche photographique qui est assez particulière parce qu’au-delà de la photographie, c’est réellement un geste d’écriture. Le genre littéraire se retrouve d’ailleurs dans la scénographie de l’exposition, les images sont disposées comme un livre qui se déploie, les tirages sont installés comme des pages de livre. Ça a donc du sens pour moi, d’être inscrite dans un festival littéraire, plus que photographique, car c’est cela que je veux questionner, cette écriture par l’image. 

 Sidi Bou Saïd / Beyrouth / Baalbek / Beyrouth - 2022 ©Anne-Lise Broyer

Comment est né le projet de cette dernière exposition ? 

Je suis allée à Carthage pour quelques jours pour suivre un peu les traces de Rimbaud, de Flaubert. Et quand je suis revenue, j’avais des images en tête qui me rappelaient celles d’un film que j’avais adoré, Méditerranée de Jean-Daniel Pollet avec les textes de Philippe Sollers. Il avait fabriqué une forme de poème filmique qui me parlait beaucoup et d’ailleurs le titre de l’exposition, est-ce là que l’on habitait ?, est directement extrait de ce texte. Je suis revenue avec ces images de Carthage et ce lien avec Jean-Daniel Pollet, c’est devenu alors une évidence qu’il fallait que je questionne ce sujet d’une manière plus sensible et plus politique. C’est aussi un retour plus photographique, plus en prise avec le réel puisque l’actualité bouscule mes déambulations. C’est un projet toujours en cours, j’en aurai encore pour quelques années, là, je rentre tout juste d’Algérie et j’ai encore beaucoup d’étapes à faire. Dans chaque pays traversé, il y aura aussi un dialogue avec un auteur, au Liban, il s’agit de Joseph Nasr, qui vont créer un chant polyphonique au regard des images. Autant d’auteurs que de pays, autant de voix et puis ce maillage d’images, voilà mon projet d’exposition. 

 

Que vouliez-vous transmettre avec cette exposition ?

Il s’agit avant tout d’une approche sensible et poétique. L’exposition est vraiment laissée à la libre interprétation des lecteurs, tout est basé sur une grande sensibilité, chaque image fait appel à des mémoires collectives. Je dirai que la légende des lieux, l’association des lieux et le maillage des images entre elles fabriquent un questionnement d’ordre philosophique et poétique, mais qui n’est pas directement exposé. L’exposition questionne le politique, l’humain, le monde, elle questionne les limites de la société dans laquelle nous vivons, mais je ne donne pas de solution. En revanche, cela témoigne une extrême fragilité et d’une intranquillité que nous partageons tous, mais qui n’est pas sans espoir. Il y a une sorte de mélancolie, mais comme dans toute destruction, il y a également de la reconstruction, nous sommes entre les deux et c’est réellement cela que j’ai voulu prendre et exprimer par mes photos. 

 

Quels sont vos futurs projets, vos prochains rendez-vous ? 

J’ai une exposition juste en rentrant en France où je vais partager une partie de cette série dans le cadre de Paris Photo, au studio Frank Horvat. Ce qui est intéressant, c’est que c’est en dialogue avec l’œuvre même de Frank Horvat et surtout le musée Albert-Kahn, qui est tout un musée d’archives qui comprend les premiers reportages sur le bassin méditerranéen. Et j’ai pu retrouver certains lieux qui avaient déjà été photographiés, comme la colonne penchée de Baalbek en 1890. Puis, fin novembre, s’ouvre une grande exposition monographique, à l’Hôtel Fontfreyde, près de Clermont Ferrant, qui restera jusqu’au 18 mars 2023. Cette exposition sera composée de trois séries : « Journal de l’œil (Les globes ocualires) », une série autour de l’écrivain Georges Bataille, « Le Langage des fleurs » une série de tirages argentique retravaillées à la mine graphite et enfin « Du Monde vers le Monde » une série réalisée au Chili en duo avec le photographe René Tanguy, en 2016. Et je travaille aujourd’hui sur une série autour de la maladie du sens, qui est un texte de Bernard Noël et qui met en jeu l’écriture de Mallarmé. 

Tyr, 2022 ©Anne-Lise Broyer

 

 

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