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S’approprier la calligraphie persane

21/04/2022|Léa Samara

La calligraphie comme vocation rigoureuse

À ses 18 ans, après avoir suivi des cours de peinture durant son adolescence, le père de Golnaz l’a poussée à s’inscrire à un séminaire d’été en calligraphie, qui s’est avéré fondamental dans sa construction artistique. Au départ, c’était seulement une manière d’améliorer son écriture, qualité que ce dernier valorisait simplement. Elle est toutefois « tombée folle amoureuse de cette pratique, qui est rapidement devenue une thérapie et une passion », au-delà d’un simple exercice de rigueur. Par la suite, l’artiste a suivi une formation professionnelle à la Société Iranienne de Calligraphie durant six ans. A l’université, elle a néanmoins choisi de s’orienter vers une le design graphique à l’Université islamique Azad, un cursus académique visant à maitriser la technicité du visuel, la notion d’équilibre et de balance graphique. Golnaz a su persévérer avec la calligraphie en parallèle, jusqu’à devenir la lauréate d’une compétition nationale féminine de calligraphie en 1995. Le jury de cette dernière l’a vivement incité à se concentrer sur la calligraphie, moyennant un accompagnement de leur part. 

Ce fut une période très difficile pour Golnaz, une période pleine de contradiction, en ce que la calligraphie n’accorde aucune liberté de création, et nécessite une rigueur absolue dans le suivi des codes graphiques millimétrés. D’autre part, c’est en effet un milieu très majoritairement masculin, qui requiert une extrême rigueur personnelle, incarnée dans une discipline, une régularité et « une hygiène de travail strictissime ».

 

Enchevêtrer la calligraphie et la peinture

Golnaz a finalement établi que selon sa perception, la calligraphie n’était « pas un art, mais un artisanat », se positionnant alors dans une vision kantienne de la Beauté, et donc d’un certain géni artistique qui se différentie de l’artisanat, de la technique a proprement dit. Dans les mois qui ont suivi, Golnaz a vu une direction s’imposer à elle, elle allait combiner la peinture et la calligraphie, se rapprochant alors de l’argument d’Aristote sur la technicité. En effet, l’artiste a toujours été fascinée par la forme, et jamais par le sens des moments qu’elle représente. Dans la suite de son chemin artistique, elle a tout fait pour s’éloigner du sens, et le reléguer « au cadet de ses soucis ». 

La forme au détriment du fond

À 24 ans, en 1998, Golnaz présente sa première exposition solo en Iran, « en prenant soin de réduire le mot à sa pure forme ». Elle entend s’exprimer dans un méta-langage, loin des langues des hommes et des cultures, un « no man’s language ». Un autre critère de ce détachement du sens est la liberté d’interprétation totale dont elle agrémente ses œuvres, et qu’elle offre ainsi aux spectateurs de son œuvre. Elle ne veut rien dicter, et stimuler l’interaction et l’imagination. En outre, elle ne donne jamais de titre à ses toiles, toujours dans l’optique de ne rien imposer, à défaut d’imposer le rien. La comparaison de son travail au concept de l’écriture automatique d’Henri Bergson est alors assez naturelle. En effet, sa formation poussée en calligraphie lui confère un automatisme dans l’écriture, qui lui permet encore une fois de se détacher complètement du sens. « Les lettres, les mots défilent les uns après les autres sans avoir aucun rapport de fond les uns avec les autres ». L’artiste explique qu’en calligraphie, le sens de la précision est tellement poussé que la respiration doit être savamment contrôlée par celui qui l’exécute, plaçant ce dernier dans un état de concentration ultime, presque transcendantal, détaché de toute distraction extérieure. 

 

Untold Symphony 

En 2013, elle présente à New York et à Shanghai un nouvel aspect de son style pictural, inspiré de la black practice, qu’elle poursuit avec cette exposition à l’Opera Gallery de BeyrouthL’écriture est transformée en une ligne continue, liée ; elle a ainsi réussi la prouesse de présenter sa vision. Ses œuvres s'inspirent alors des expressionnistes abstraits américains et des modernistes iraniens et moyen-orientaux, qui ont été les premiers à utiliser le mot écrit comme élément pictural à la fin des années 1950 et au début des années 1960. Techniquement brillante, elle a alors développé un nouveau langage visuel, qui réconcilie l'ancien et le contemporain. Au lieu de communiquer avec des mots, elle pousse les qualités gestuelles de la calligraphie au-delà du langage, vers l'abstraction. 

 

Un processus de création intime et singulier 

Dans la création de cette exposition, Golnaz dit avoir laissé toute la place à la spontanéité. Elle crée toujours avec un fond musical sur lequel elle laisse divaguer son esprit. La plupart du temps, pas de brouillon, le plan change au fur et à mesure du procédé créatif. L’artiste garde cependant constamment avec elle un petit carnet, et couche sur le papier épais une forme qui lui plait, une citation de Dostoïevski qu’elle affectionne particulièrement, des mots en vrac. Parfois ce sont de minuscules croquis qui peuvent représenter l’agencement vague d’une toile, héritage de sa formation de graphisme, elle aussi tellement intériorisée qu’elle en devient un automatisme. Ce petit carnet est comme un journal intime, dans la continuité de l’aspect thérapeutique de sa création. Le parcours créatif de Golnaz d’une toile est rempli d’adrénaline, et relève de l’action painting, avec des coups de pinceaux dynamiques, expressifs, et des gestes cathartiques. Elle entend transmettre son humeur, ses émotions, avec les couleurs et les formes seulement. Mais c’est toujours au spectateur que revient la liberté infinie d’interprétation. 

L’interactionnisme dans l’âme 

Golnaz a une perception unique du travail des autres. Sa façon d’appréhender l’art est profondément interactionniste, presque goffmanienne. Elle doit réagir. Elle nous confie que lors d’une exposition de Robert Motherwell aux États-Unis, elle n’a pu s’empêcher de trembler. Elle cite également Pollock, grand maître des jets de peinture et de l’expression de la violence, « je prends l’énergie des autres peintres, très littéralement ». Souvent, sa réaction est d’ailleurs très violente, intense. Elle rêve de pouvoir répondre à leur travail en s’exprimant par la peinture, en jetant les émotions que la toile en face d’elle lui procurent. On imagine ensemble un workshop dans un musée, ou les visiteurs pourraient réagir plastiquement à ce qu’ils voient. Son but n’est en aucun cas militant, elle cherche simplement à « provoquer la réaction chez les autres, comme ce que l’art provoque sur elle-même, et ajouter de la vie aux autres vies ». 

Enfin, Golnaz a une relation très intéressante parce que particulière avec ses propres toiles. A chaque fois, c’est comme la fin d’une histoire d’amour, une fin triste qu’elle provoque de manière abrupte. A la question « quelle est votre toile préférée », elle est incapable de répondre, car elle se détache de chacune d’elles. Elle se garde une toile de chaque série, une petite collection personnelle qu’elle s’autorise à aimer. C’est un mécanisme d’autoprotection, sinon, « c’est comme laisser un de ses enfants », à chaque fois. Une leçon de vie très intéressante d’une femme qui vit intensément sa passion sans se laisser consumer. 

 

Pour en savoir plus, cliquez ici

 

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