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Ritta Baddoura ou la musique des mots

16/09/2022|Zeina Saleh Kayali

Dans l’un de vos textes que l’on peut entendre sur la plateforme youtube, vous parlez de « tomber ». Comment êtes-vous « tombée » en poésie ?

Le lien que vous faites entre tomber et la poésie est intéressant car le recueil qui précède Désaltère et que s’intitule Parler étrangement explore le lien à la langue dans l’absolu, la particularité qui est la mienne d’écrire dans une langue qui est à la base une sorte de langue étrangère, mais pas tout à fait. Tout ce lien entre l’expression et le motif du mouvement « tomber » est exploré dans le recueil Parler étrangement qui a reçu le Prix Max Jacob-Découverte en 2015. Plusieurs poèmes racontent cette rencontre et la relation avec l’écriture, la poésie et le rapport à la langue à travers ce mouvement de tomber. Comment je serais moi-même tombée, en poésie, c’est en tout cas arrivé alors que j’étais une très jeune enfant et sur plusieurs moments. Sont-ils chronologiques ou prioritaires ? Je ne saurai le dire. Ce qui est certain c’est que quelque chose s’est joué entre les temps de la guerre et de l’enfermement, la peur, le fait de se cacher, d’attendre que les bombardements passent. Quelque chose s’est joué là dans l’environnement sonore existentiel, cette proximité avec la mort. La poésie a cette grâce de nous permettre d’être dans une concision et dans la sobriété. Le pouvoir des mots à cette période-là a été associé pour moi à la musique du langage, aux images. C’est également à cette période que je découvrais dans la bibliothèque de mes parents, grande et massive et que l’on ouvrait avec des vitres, les beaux livres et les romans qui avaient des illustrations. Il y a eu, bien sûr, le temps de l’apprentissage de la récitation en arabe et en français, la théâtralité, la déclamation, l’oralité. Des jeux et des concours de poésie dès la classe de CE1. Le pouvoir des mots quand ils s’assemblent. Bref l’alchimie de tout cela a fait que je suis « tombée ». Mais c’est une chute ascendante et qui fait léviter.

 

Dans la partie « Chemins » de votre dernier ouvrage vous dites que le lecteur cherche des indices autobiographiques dans vos textes ! Ce côté « voyeur » vous agace ?

Une fois qu’elle existe, une œuvre d’art quelque soit sa forme, a sa vie. Elle va à la rencontre de son public et échappe à son auteur Ce que les lecteurs peuvent faire d’un texte leur appartient et cela m’est égal. C’est lorsque cela commence à sortir de leur univers et à empiéter sur le mien par de questions ou interprétations sauvages qui peuvent devenir des projections de ce qu’ils ont vécus que les choses se gâtent ! Je n’aime pas non plus que les lecteurs à travers leur propre interprétation viennent m’exposer un événement comme une évidence. Cela provoque une intimité qui n’appartient plus au monde de la poésie ou des arts et la rencontre devient personnelle, intrusive. Les lecteurs peuvent alors avoir l’impression d’avoir compris quelque chose sur la vie de l’auteur et que cela soit erroné. Evidemment, certains auteurs sont dans l’autobiographie et consentent à parler de leur vie personnelle, mais quand la forme poétique ne s’y prête pas, le fait de vouloir aller vers une certaine direction en pensant avoir compris certaines choses peut être très désagréable. Pour moi, il ne s’agit pas d’explorer des épisodes intimes à travers la poésie.

 

Il est vrai que pour certains auteurs l’écriture est une façon de se raconter. Pour vous l’écriture c’est l’imaginaire ?

Pour moi, la réalité et l’imaginaire existent déjà ensemble et c’est l’écriture qui va leur donner vie. Je me souviens d’une phrase extraite d’un film sur Christophe Colomb qui m’a beaucoup marqué dans mon enfance : « la réalité contient plus d’imaginaire que celle qui existe dans nos rêves ». 

 

Votre style est léger et profond en même temps, et votre poésie évoque le quotidien tout en s’en affranchissant. C’est le propre du poète de « transcender » la réalité ?

Pour moi il n’est pas question de transcender le quotidien mais d’en témoigner tel que je le vis, tel que je le perçois dans toutes ses dimensions, à la fois sobre, concrète et empreinte de merveilleux. 

 

Le poète est libre, il n’a pas de contraintes de rentabilité vis-à-vis de son éditeur, contrairement au romancier. Ressentez-vous cette liberté ?

Est-ce que c’est vraiment une liberté ? Parce qu’en même temps la poésie a d’autres contraintes du fait qu’elle génère peu de rentrées pour les éditeurs et il n’est pas toujours facile de financer les ouvrages de poésie. Les choix de publication peuvent s’avérer très drastiques, surtout depuis le covid où les publications se sont faites très rares et où la diffusion de la poésie s’en est ressentie en termes de présence dans les librairies ou de distribution. Cela ne contribue évidemment pas à ce que la poésie soit lue et que ses auteurs perçoivent des droits, par rapport à d’autres types d’ouvrages. Donc oui, il y a une forme de liberté dans l’écriture et moins de pression, mais les éditeurs de poésie sont de plus en plus exigeants avec les auteurs. Être libre en tant que poète n’est pas lié qu’à l’aspect financier mais aussi aux aspects sociaux, relationnels, d’image publique, de thématique qui peuvent faire qu’on est finalement moins libre qu’on ne le pense. J’ai toujours plus ou moins veillé à m’émanciper de tous ces enjeux et de ne pas suivre des modes. De ne pas me conformer à ce que l’on peut attendre d’une poète femme libanaise, de ce qu’elle devrait écrire, dans quel style, sur quels thèmes etc. D’ailleurs j’écris à mon rythme, plutôt lentement, pour ne pas subir de pression. Il est important que la poésie vienne spontanément et qu’elle découle d’une nécessité intérieure. 

 

Plus tard vous dites « il est bien des façons d’être prisonnière ». Lesquelles à votre avis ?

Toute chose, toute particularité de personnalité, de mode de vie, d’identité, tout peut être à la fois une prison ou un chemin, un accès à une forme de liberté. L’appartenance à un pays, l’exil, une identité professionnelle, le confinement, la guerre, la quiétude, la douceur, l’amour, la violence, avoir des attaches, ne pas en avoir, tout peut être vécu comme une sorte de captivité. 

 

Quels sont vos projets ?

Continuer à explorer les modes d’être dans les différentes dimensions de l’existence, et quand c’est possible en témoigner par des textes poétiques ou autre. Pouvoir partager Désaltère avec les lecteurs, je l’espère aussi au Liban par des moments de lecture publiques ; accompagner l’ouvrage pour qu’il trouve son chemin. J’ai aussi un projet presque prêt, un recueil de poèmes pour enfants dont j’espère faire un album avec des illustrations et pourquoi pas en mode bilingue français et arabe. Je travaille sur d’autres textes, plus ou moins en dimension poétique mais aussi narratifs qui avancent, en parallèle ; lentement par rapport au rythme accéléré de notre époque. J’espère pouvoir développer ces textes et les publier. Continuer à lire, à écouter, à regarder, à marcher, à rencontrer pour pouvoir ressentir toutes les émotions nécessaires, le fil qui fait que la vie prend son sens. 

 

Désaltère

Personne ne dit entre

Fais comme chez toi

Je me tiens devant la porte

La porte avance, passe, recule

Entrer c’est sortir de là

Et trouver comment

Aller quelque part

Dans ce lieu où les portes flottent sur l’eau

De l’autre côté un nénuphar sur l’écran de la télévision

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