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Les arts et la culture au Liban : Littérature

30/03/2022|Emma Moschkowitz

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CONDITIONS DE CRÉATION ET DE PRODUCTION

Si la plupart des écrivains continuent de créer, leurs conditions de publication et la diffusion de leurs ouvrages se sont trouvé altérées par des mouvements à la fois locaux et internationaux qui ont transformé le secteur littéraire. Il existe environ une cinquantaine de maisons d’édition en fonctionnement au Liban, parmi lesquelles Dar el Machred, Hachette Antoine, ou encore Dar el Jadid. La mise à mal de leurs activités, du fait de la crise financière, les oblige désormais à restreindre leur nombre de publications. Cette situation affecte nécessairement les nouveaux arrivants sur le marché qui essaient de publier un premier ouvrage : leur succès n’étant pas assuré, rares sont les maisons d’édition à accepter ce risque. S’ajoutent à cette situation des problèmes de piratage et de censure qui restent fréquents dans le pays. D’une part, la propriété intellectuelle n’est que très peu respectée et soutenue et les piratages, notamment sur Internet, sont communs. De l’autre, il peut arriver qu’une maison d’édition se trouve dans l’incapacité de publier un ouvrage qu’elle avait pourtant sélectionné à cause d’une décision de censure de la Sûreté Générale.

 

CONDITIONS DE PROGRAMMATION ET DE DIFFUSION

La crise économique, la crise sanitaire ainsi que la double explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020 ont considérablement réduit le nombre d’événements littéraires organisés au Liban. Ainsi, et alors que 327 conférences/signatures avaient été organisées sur l’année 2016, qui fut particulièrement faste, il n’y en a eu que 41 au cours de l’année 2021.

 

La Bibliothèque Nationale, fondée en 1941, a connu une période de fermeture de 42 ans jusqu’à sa réouverture en 2018. Aujourd’hui dirigée par Hassan Acra, elle met à disposition de tous les archives (ouvrages, brochures, etc.) libanaises. Si elle a auparavant signé des conventions avec plusieurs institutions internationales, parmi lesquelles la Bibliothèque Nationale de France, et des bibliothèques en Jordanie, le manque de lois et de décrets la concernant amenuise ses possibilités d’action. L’endommagement du bâtiment suite à la double explosion du 4 août 2020, ainsi que l’abaissement drastique du budget qui lui est alloué (15 000 dollars par an contre 500 000 dollars avant les crises), ajoutent à la difficulté de fonctionnement de la Bibliothèque.

 

On compte en totalité 120 bibliothèques au Liban : 40 CLAC, 3 bibliothèques gérées par Assabil et 77 bibliothèques municipales. En 2001, le Ministère de la Culture avait inauguré, en collaboration avec l’Organisation Internationale de la francophonie, un réseau de 14 bibliothèques publiques gérées par les municipalités appelées Centres de Lecture et d’Animation Culturelle (CLAC), afin de proposer aux populations environnantes des ouvrages. Bien qu’il en existe quarante aujourd’hui, ces espaces culturels ont malheureusement fortement perdu de leur influence depuis quelques années, et ne reçoivent désormais que très peu de visiteurs. Le Ministère n’a pas entretenu la vitalité de ces bibliothèques et les municipalités n’ont que très peu de ressources à leur allouer. En outre, les publics scolaires et jeunes ne sont pas poussés à s’y rendre : les écoles n’organisent pas de sorties dans les bibliothèques (par manque de moyens notamment) et de moins en moins de livres sont donnés à lire par le système scolaire. Parallèlement à l’action étatique, l’association Assabil a mis en place trois bibliothèques publiques à Beyrouth (à Bachoura, Geitawi et Monot).

 

L’association Assabil est née en 1997 du désir de créer des espaces publics pour la lecture au Liban. Assabil gère aujourd’hui un réseau de trois bibliothèques publiques à Beyrouth qui s’attachent à prêter des livres gratuitement, à permettre un accès gratuit à Internet et à organiser des activités culturelles (un club de lecture en arabe, en anglais et en français, un ciné-club, des rencontres, etc). L’association dispose également d’une bibliothèque mobile appelée Kotobus, qui voyage dans les écoles publiques et les enfants des camps de réfugiés et prévoit de travailler avec six villages sans bibliothèque à partir de février 2022. Avec la baisse du pouvoir d’achat des Libanais, Assabil observe une fréquentation importante (2500 visiteurs en novembre 2021) et prête en moyenne 3000 ouvrages par mois.

En ce qui concerne les festivals, le Salon du Livre francophone, organisé par l’Institut français de Beyrouth, qui était le troisième plus important salon de littérature francophone du monde, après ceux de Paris et de Montréal, et s'accompagnait de nombreux événements culturels et d'activités multiples en direction des scolaires, a malheureusement disparu depuis 2019, quand a commencé la thawra.

Pour compenser cette absence, l'Institut français a proposé cette année une série de résidences d'écriture aux écrivains et artistes libanais, leur apportant une bouffée d'oxygène importante en faveur d'un maintien de leurs possibilités de création. Une centaine d'artistes et d'écrivains libanais ont pu en profiter. A ce propos, l’Institut français est actuellement en train de préparer une nouvelle version de son Salon, selon une mouture novatrice. Le salon arabe, lui, continue d’être tenu chaque année, et la littérature religieuse y tient une place importante.

 

PUBLICS

Ces dernières années, la production littéraire francophone a vu non seulement son offre mais également sa demande baisser. Si l’importance de la francophonie au Liban a tendance à décroître, ce faible intérêt pour la littérature en français touche aussi les maisons d’édition qui éprouvent de plus en plus de difficulté à exporter ces productions à travers le Moyen-Orient. Bien que l’intérêt soit présent parmi le lectorat européen, qui découvre en la littérature libanaise une réalité bien différente de la sienne (la guerre et ses stigmates étant des sujets de prédilection pour les auteurs libanais), le coût qu’une exportation vers les pays européens demande pour une maison d’édition reste trop important à supporter face au risque qu’elle représente. Ainsi, nombre de maisons d’édition francophones ont été obligés d’arrêter leurs activités (Tamyras, Noir, Blanc etc, les Editions de la Revue Phénicienne, etc.) et seules quelques unes continuent d’exister (L’Orient des Livres par exemple). Les auteurs qui écrivent en français se tournent donc davantage vers des maisons d’édition françaises, afin de s’assurer une certaine visibilité, ou profitent d’accords de coédition entre une maison libanaise et un distributeur à l’étranger afin de pouvoir s’exporter. Seulement, cela mène à une situation dans laquelle des auteurs liba nais écrivent sur des sujets qui ont trait à la réalité libanaise et qui sont censés toucher d’une façon toute particulière le public libanais, qui pourtant n’a pas accès à ces textes. Ainsi, et si ce sont les auteurs actuels, qui sont des enfants de la guerre civile, qui comblent les manques de l’Histoire nationale à travers leurs ouvrages, leur absence du paysage littéraire libanais rend impossible le travail de mémoire que les auteurs s’efforcent pourtant de poursuivre.

 

L’utilisation de l’anglais et de l’arabe dans la production littéraire sont désormais prédominantes au Liban. Les éditeurs d’ouvrages en langue arabe essaient d’exporter leurs produits à travers le Moyen-Orient mais doivent faire face à la censure de certains pays et à une demande particulière : l’on observe, ainsi, dans les pays du Golfe notamment, un fort intérêt pour les domaines pratiques, comme par exemple la cuisine, l’astrologie, la religion, etc., au détriment de la fiction. S’y ajoute le problème de la langue : l’écriture pratiquée par certains auteurs, proche de l’oralité et parfois même du dialectal, constitue une barrière à l’exportation. En effet, pour pouvoir se vendre dans les pays arabes, un livre doit être écrit dans la langue arabe la plus classique, bien éloignée souvent des réalités de son usage. Ceci est également vrai en ce qui concerne la littérature jeunesse.

 

À l’intérieur du pays, les achats semblent être conditionnés par les prix des ouvrages: ainsi, les lecteurs semblent se diriger davantage vers des livres de poches ou vers des livres “bradés” par les libraires. De la même façon, et si la part de lectorat en français diminue, ces lecteurs sont aussi ceux qui ont souvent le plus gros pouvoir d’achat, et donc ceux qui peuvent le plus facilement s’acheter des ouvrages, ce qui permet à la littérature francophone de subsister, dans une certaine mesure. D’un point de vue général, les personnes de plus de trente ans représentent la majorité du lectorat de romans.

Egalement, les ventes de littérature jeunesse ont beaucoup progressé ces dernières années, mais cet engouement s’observe au niveau mondial. Les jeunes entre 15 et 20 ans sont globalement absents des statistiques des librairies. Communément, les lecteurs d’ouvrages francophones sont plus âgés que ceux d’ouvrages anglophones.

 

MODÈLES ÉCONOMIQUES

On compte aujourd’hui un peu plus d’une centaine de librairies à travers le Liban mais la hausse très importante du prix du livre met à mal leur modèle économique. Comparativement à la France, où les restrictions sanitaires liées à la crise du Covid n’ont pas affecté l’achat de livres par la population française, le Liban a vu son nombre de lecteurs considérablement baisser depuis 2020, à cause de l’important amoindrissement du pouvoir d’achat des Libanais, faisant du livre un bien de luxe. L’on peut estimer la baisse du nombre d’achats dans les librairies à 60% depuis le début des crises. Malgré tout, les périodes de confinement ont poussé les libraires à proposer des ventes d’ouvrages en ligne, leur permettant de maintenir une certaine activité. Les maisons d’édition peinent à couvrir les frais d’impression de leurs publications, que les imprimeurs réclament en dollars (il faut compter environ 2300 dollars pour faire imprimer un ouvrage aujourd’hui). Ainsi, parmi les imprimeries qui existaient jusque-là au Liban, quarante ont fermé en six mois en 2020. L’importation de livres dans les librairies est également à régler en dollar, tandis que les ventes se font au Liban en livre libanaise. Vendu au taux du marché noir, le coût d’un livre a ainsi augmenté d’environ 200%. L’offre en librairie s’est donc nécessairement amoindrie, surtout en ce qui concerne la production importée.

 

CONCLUSION SECTORIELLE

Après analyse du secteur littéraire au Liban, il est possible d’en déduire les problématiques suivantes : • les difficultés financières auxquelles font face les maisons d’édition portent at - teinte aux possibilités pour les nouveaux écrivains de voir leurs ouvrages publiés ;

• la propriété intellectuelle reste peu respectée au Liban, les auteurs voient leurs œuvres régulièrement piratées. La censure s’applique aussi sur la production littéraire, entravant la liberté d’expression des écrivains ;

• l’effondrement de l’Etat a entraîné une détérioration de l’état des bibliothèques publiques (CLAC) et de leurs actions. Les élèves ne sont pas poussés à s’y rendre, et rares sont leurs visiteurs ;

• les restrictions sanitaires liées à la crise du Covid, auxquelles il faut ajouter une baisse de l’intérêt de la part du public libanais, a entraîné une baisse considérable du nombre d’événements organisés autour du livre et des écrivains à travers le pays ;

• la production littéraire en français s’amenuise, à mesure que l’arabe et l’anglais prennent davantage d’importance ;

• la dévaluation drastique de la livre libanaise a entraîné une hausse considérable des prix des livres, forçant les librairies à amoindrir leur offre et empêchant une frange importante de la population libanaise de se procurer des ouvrages.

 

En partenariat avec la Robert Matta Foundation


 


 

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