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Lecture 75 : Triste Tigre, Neige Sinno

29/02/2024|Gisèle Kayata Eid

Triste Tigre, Neige Sinno, P.O.L., 2023

 

Prix Goncourt des Lycéens 2023, Prix Femina 2023… Il fallait découvrir ce nouveau roman qui était aussi en lice pour d’autres consécrations prestigieuses. Mais dès les premières lignes, je me rends compte qu’il ne s’agit pas d’un roman, ni d’un essai, d’un traité de philosophie ou d’un récit de vie… Il me faudra quelques pages pour sentir que c’est un long cri de détresse sur le viol, par son beau-père, de la fillette de six ans qu’était l’auteure qui veut comprendre « Pourquoi ? ». 

Pas de scènes salaces ou de descriptions pornographiques et encore moins érotiques de ce que lui a fait subir le mari de sa mère en alléguant, comme il l’a tout carrément avoué au procès qu’elle lui a intenté plus tard, qu’il voulait la forcer à l’aimer, parce qu’elle restait attachée à son père biologique. Ce serait plutôt une descente en abyme dans la tête de l’auteure qui réfléchit sur son expérience, à partir d’introspection sur les sentiments, les émotions qu’elle a éprouvées pendant ces sept longues années où elle a été l’objet sexuel de son prédateur.

 

Dans ce qu’on pourrait appeler l’autopsie d’un inceste, la romancière attaque le problème sur plusieurs registres : elle s’appuie sur des témoignages rapportés dans la littérature pour décortiquer les mots, leur portée. Elle analyse un souvenir en ayant recours aux contes pour expliciter un état d’âme. Elle raconte ce que c’est au quotidien d’être « une proie permanente, vivant dans la maison d’un homme qui peut vous atteindre à n’importe quel moment ». Elle se documente sur les abuseurs d’enfants en essayant de saisir leurs motivations, leur ressenti en commettant le mal dont ils jouissent, la satisfaction dont ils peuvent tirer de cette domination abominable. Elle défriche scrupuleusement toutes les raisons du silence des victimes, leur responsabilité de se taire pour sauver la famille. L’impossibilité absolue d’oser accuser son agresseur. Elle étudie la notion du consentement : « Un enfant ne peut pas ouvrir ou fermer la porte du consentement. Il n'atteint pas cette poignée. Elle n'est simplement pas à sa portée ». Elle fait le parallèle avec la torture et ses conséquences psychanalytiques : « une expérience limite de rupture avec la réalité ». Elle dénonce le concept de résilience incapable d’effacer le traumatisme qui entiche une vie entière par la peur, la suspicion ancrées à jamais en eux. « Il n'y a jamais de happy end pour quelqu'un qui a été abusé dans son enfance. »

En un va et vient incessant entre sa douloureuse expérience qu’elle dissèque scrupuleusement et la réflexion approfondie qu’elle en fait, la romancière « construit » un ouvrage difficile à cataloguer, mais extrêmement puissant pour comprendre sans jamais pouvoir expliquer, la ou les réalité(s) du viol incestueux. 

Une lecture pour le moins déconcertante, excessivement profonde qui ne laisse pas indemne. « Parce que ce n'est pas fini. Ni pour moi, ni pour vous, ni pour personne. Et tant qu'un enfant sur terre vivra cela, ce ne sera jamais fini, pour aucun d'entre nous ».

 

Le livre est disponible à la Librairie Antoine

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