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La Marianne Libanaise de Maher Attar

26/05/2022|Léa Samara

Maher Attar, artiste éveillé, galeriste engagé

Fondateur de la galerie Art District et auteur d’une dizaine d’ouvrages de photographie, Maher Attar débute sa carrière en 1984 en tant que photographe de guerre à l’Agence France-Presse au Liban. En 1986, l’agence photo Sygma le nomme correspondant au Moyen-Orient. Il couvre la guerre Iran-Irak, la guerre du Golfe, la guerre des talibans en Afghanistan, le détournement de l’Achille Lauro, la crise des otages américains et français au Liban, entre autres conflits et événements. Après près de trente ans en France, Maher décide de revenir au Liban et de ne plus le quitter, en faisant le pari risqué d’ouvrir sa propre galerie. Je rencontre alors un personnage d’une grande maturité, qui dispose d’un recul qui impose le respect. Un recul qui se retrouve dans les décisions artistiques et curatoriales. En effet, chaque « image » est une mise en scène, une production, un visuel pensé et pas juste un moment capturé. L’artiste a à cœur de promouvoir la notion de conceptualisation artistique, de recherche et de composition dans le domaine photographique, qui est souvent sous-considéré relativement à la peinture, ou la sculpture notamment. Art District est ainsi un lieu où la photographie est simplement mise à l’honneur, un lieu de « respect de cette technique artistique qui n’est pas encore estimée à sa juste valeur dans nos sociétés orientales ». En outre, actuellement à la recherche de partenaires pour l’épauler dans ce projet, Maher a l’ambition d’exporter Berytus à Paris. 

 

Berytus… A Glorified City 

Beyrouth est d’abord pleine d’espoir et de fierté, brandit son drapeau. Toutefois, tout le monde cherche à se l’arracher, se l’approprier, sans pour autant sembler lui demander son avis sur la question. Le ciel sombre et tourmenté ne fait que renforcer la gravité déjà intrinsèque à ce cliché saisissant, qui donne l’impression que le temps s’est arrêté au moment du « clic ». Le lendemain, le 17 octobre 2019, la révolution éclate. Pour Maher, c’est l’arrêt des shootings, c’est l’acceptation étrange d’avoir eu le pressentiment, d’avoir senti la tension préalable, d’avoir exprimé dans cette mise en scène l’état de trop plein, par essence voué à imploser.

 « Entre la thawra en 2019, l'effondrement financier du pays, le Covid 19, l'explosion du port de Beyrouth du 4 août 2020, et les élections, je crois fermement que le moment est venu de présenter des images aussi puissantes d'épuisement, et de gloire à Beyrouth ». 

Au fil de l’exposition, féminité et dignité semblent passées à rudes épreuves, elles qui se répondent sans cesse. Beyrouth déchirée par la guerre et abusée, mais jamais brisée, violée à travers les siècles, détruite et reconstruite à maintes reprises. Beyrouth continue de résister et reste debout, porte le pays à bout de bras comme la femme des clichés porte la silhouette du pays, crucifix d’un chemin de croix de lamentation sur l’un, trophée galvanisant et solennel sur l’autre, enfant fragile et délicat sur le suivant.

 

Un maîtrise de techniques photographiques vintage au service d’un message intemporel
La série de photographies comprend treize pièces en édition limitée, dont trois pièces maîtresses "Indépendance", "Diversité" et "Colombe de la paix", ainsi que deux autres « sous-séries » de tirages pour lesquels il a utilisé la lomographie, et le tirage au sel. Maher est fier de me présenter la première exposition de ce type à Beyrouth, l'invention du tirage au sel datant de 1840, traite les négatifs sur papier issus du processus de lomographie avec des sels de chlorure photosensibles exposés à la lumière, ce qui donne aux images un aspect granuleux, brut et flou, reflétant la perspective d'Attar sur l'état d'incertitude actuel de Beyrouth. La lomographie est basée la construction de nouveaux appareils photo, utilisant des films d'impression argentique à partir de vieux modèles bon marché de l'ex-bloc soviétique. « En utilisant cette technique, je prends le contre-pied de la perfection de la photographie numérique ». 

Les images sortent brutes, mal cadrées, floues, granuleuses et certaines ont un cercle noir dans les coins. Maher m’explique que l'appareil dispose de très peu de réglages, mais laisse une marge de manœuvre importante en termes de temps d'exposition et d'avancement de la pellicule - entièrement manuelle -, ce qui permet d'explorer des domaines hors de portée des appareils photo contemporains de base. « L'utilisation de pellicules détériorées et la composition chimique de ce qui est altéré au-delà de ce que l'œil peut voir est inattendue, surprenante et excitante pour moi ». Je passe du temps à repérer les imperfections, les traces, les petits défauts qui font que l’image transpire l’instantanéité et la spontanéité, malgré une mise en scène travaillée. Visuellement, c’est une opposition entre la lomographie et le respect des règles traditionnelles de la photographie, comme la composition et l'équilibre de l'image. Cet oxymore m’impressionne, et Maher s’amuse de ma candeur ; c’est comme si paradoxalement, il provoquait la marge d’erreur, la part d’incontrôlable. 

 

Un plaidoyer sur la résistance du Liban et la résilience des Libanais

La dualité entre Beyrouth vulnérable et Beyrouth reine mystique, défiée, cette fois réelle allégorie est prenante. Béryte est mythologique, presque un songe, et sa splendeur est vaporeuse. La ville est femme blessée, femme chiffon, mais aussi femme d’une puissance folle, tantôt capitale culturelle et symbole, tantôt ville martyr en perpétuelle voie de destruction-reconstruction. "Le choix d'incarner le puissant récit de Berytus sous la forme d'une femme, déchirée au niveau de sa robe, évoque l'immense lutte et la persévérance de l'esprit libanais. Berytus se bat toujours pour garder la tête haute, mais elle y parvient malgré tout". Ayant recours au style dramatique, l’œuvre porte en elle les messages de liberté, de dignité, de paix, d’indépendance et de diversité. Berytus est la Marianne du Liban, qui incarne l’amour et la détestation d’une nation pour sa Nation, le lynchage de la mère nourricière qu’on chérit malgré tout, et qu’on protège par-dessus-tout. 


Pour en savoir plus, cliquez ici

 

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