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« La dernière séance » de Antoine Kabbabé : une œuvre colossale à la mémoire du cinéma libanais.

25/08/2022|Gisèle Kayata Eid

Difficile de présenter « La dernière séance » d’Antoine Kabbabé, publié cet été 2022. Un livre-passion, un recueil colossal, une découverte époustouflante, une nostalgie bienfaitrice… C’est tout à la fois. Mais après avoir suivi de très près et participé à son élaboration, je retiendrai que c’est l’ouvrage d’un fou de cinéma qui n’a ménagé aucun effort pour réaliser son rêve de cinéphile : faire connaître le vrai visage du cinéma au Liban depuis 1900 !

 

Pour « monter » son ouvrage de 440 pages, il lui aura fallu des années de « veille » journalistique dans les archives du cinéma. Visionner des dizaines de films libanais, mais aussi beaucoup d’autres, étrangers, qui ont été tournés au Liban, en partie ou dans leur totalité. À l’affut de l’éphémère séquence ou apparait l’enseigne d’une salle de cinéma dans une ruelle animée de Beyrouth, il a dû alors opérer un arrêt sur image, en prendre un cliché et demander à ses dessinateurs de reconstituer la scène, et souvent en y incluant l’affiche d’un film qu’il aurait visionné personnellement dans cette salle précisément. 

 

Mais ces 110 illustrations n’étaient qu’une infime partie de sa quête. 

 

Le plus gros a été d’immortaliser sur clichés les salles de TOUT le territoire libanais ou de ce qu’elles sont devenues. Un travail de titan qui ne l’a absolument pas rebuté. En pleine crise d’essence, il montait en voiture pour aller tendre son microphone à un émigré rentré au pays qui lui racontera comment son grand-père a construit telle salle de tant de places et le succès qu’elle a eu à l’époque. Il était capable de faire la queue des heures pour remplir son réservoir dans le but de sillonner la côte, pour shooter avec la caméra de son portable, à Tripoli, un cinéma dont on lui a parlé dans le quartier déshérité de Beib el Tebbeneh ; et aussitôt que le lendemain, diriger sa voiture à Aley pour discuter avec le petit-fils du proprio d’une vieille salle de cinéma tombée depuis 50 ans en ruines, récupérée en menuiserie, avant d’être transformée en… 

Il prenait tout. Des pépites d’or. 

 

Pour animer ses centaines de photos de salles désormais détruites ou « recyclées » pour la très grande majorité (mais dont il se départait difficilement pour garder les plus significatives), il fallait « décorer » ses prises par des centaines d’affiches de films dans lesquelles il a pioché laborieusement pour n’en retenir que celles qui lui « parlaient ». Celles qui ravivaient des souvenirs personnels, à l’époque où il économisait ses sous pour se payer une entrée à 60 piastres, notamment dans les cinémas de Bourj et de Hamra. 

 

Et il en savait des choses Antoine Kabbabé. Telle salle reconnue pour son chahut, telle autre pour ses fréquentations un peu douteuses, telle autre qui projetait des films russes, et celle où les amoureux se becquetaient dans l’obscurité et cette autre encore où les voyous envoyaient des tomates sur l’écran quand le « mauvais » réussissait son coup, sans parler des houhou intempestifs quand les « french kisses » se faisaient trop longs. 

 

Ressuscitant des ambiances, des odeurs, des détails et autant d’anecdotes cocasses, cet amoureux inconditionnel a ravivé toute une époque révolue. Celle de la culture à son apogée, au temps où les stars fréquentaient notre pays et où les Libanais pouvaient se targuer d’être les pionniers dans le visionnement des films internationaux.

 

Il a fallu mettre tout cela en forme ! En acceptant d’apporter mon expertise à ce projet, j’ai vite compris que je ne pourrais, sous aucun prétexte, le lâcher et quelle que soit la patience que je devais y investir. 

 

À 8h du matin, je trouvais dans mes messages WhatsApp, un article paru dans telle coupure de journal, datant de Mathusalem, racontant le scandale qu’a suscité l’interdiction aux dames de rentrer voir tel film au temps du Mandat.  La messagerie de mon cellulaire me notifiait à 22h de l’exploit d’avoir pu pénétrer dans telle salle après moult tentatives, d’avoir pu introduire son portable, à l’intérieur de la grande porte fermée par de lourdes chaînes…  Ses démarches réussies étaient jubilatoires. Chaque caméra vétuste ou poussiéreuse prise en photo suscitait son émoi. Chaque découverte d’un ancien hémicycle qui faisait office de salle de cinéma au moyen d’une tenture les soirs de grande chaleur l’enflammait et il fallait absolument que j’intègre à son « album » les infos qui pleuvaient … 

 

Comment classer ces centaines de noms éparpillés dans plus de 65 régions sur tout le territoire ? Il avait imaginé un circuit, celui qu’il a entrepris au début de son projet. Mais le périple n’était pas plausible. Par où commencer et pourquoi imposer tel parcours que lui-même avait emprunté alors qu’une autre route (et d’autres salles évidemment) pouvait y mener ? Dans la tête et dans le cœur de cet « exalté » du cinéma, une nébuleuse grossissait tous les jours, et cela dura des mois. 

 

Tel Sisyphe, la tâche n’était jamais terminée. Après la découverte fortuite d’un nouveau théâtre-cinéma, aussi infime soit-il, les listes par villages qui semblaient bouclées puisque les salles y étaient inscrites par ordre alphabétique, devaient à nouveau être classifiées. Mes semonces de clore les infos définitivement pour pouvoir mettre en marche la rédaction n’aboutissaient jamais. Et comment lui en vouloir ?

 

Comment lui en vouloir de ne pas décrocher de son titre (une chanson éponyme d’Eddy Mitchell) qui lui avait inspiré cette aventure livresque avec laquelle il n’était pas familier ? Ou de moduler la mise en page de 800 photos qui ne pouvaient tout reproduire, ou d’ignorer des détails récoltés avec tant d’amour, d’énergie, d’entrain ? Comment lui en vouloir après avoir complété une région et avoir rédigé son introduction, réinsérer encore un autre souvenir qui affluait et qu’il me racontait avec tant d'enthousiasme ?

 

Pour avoir vécu avec lui le résultat de ses pérégrinations, pour avoir entendu les histoires de ses pèlerinages enflammés aux lieux rendus sacrés par sa jouissance à les découvrir, les citer, les répertorier; pour avoir partagé des mois d’envolées dans la mise en valeur de notre patrimoine culturel et surtout notre richesse nationale, aussi insoupçonnée, dans le domaine cinématographique … Je reprenais mes textes vaillamment, encore et encore, jusqu’au jour où le livre a été envoyé à l’imprimerie. Fier et heureux de sa couverture, il voulait mon approbation avant que les rotatives ne tournent… Et puis, j’ai eu droit aux premières photos de la première page imprimée, puis celles de la deuxième… Sa joie était communicative… Et son œuvre immense. 

 

Immense pour le pays, pour sa mémoire culturelle, pour son Histoire, tronquée, enfouie, ignorée; pour les jeunes de ce pays qui ne connaissent que frustrations et déceptions. Une œuvre immense pour la postérité et pour toutes les anciennes générations qui se remémoreront, à jamais, documents à l’appui, la gloire cinématographique incontestée du Liban. 

 

Gisèle Kayata Eid

 

À noter qu’après un brillant lancement en juillet passé, Antoine Kabbabé sera de nouveau prêt à vous raconter ses souvenirs et signer son livre « La dernière séance », le 22 octobre 2022, à l’occasion du Festival du livre de Beyrouth.

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