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"Conclusion sur le vivre ensemble libanais” de Père Sélim Abou

14/04/2021

Selim Abou s.j. (1928-2018)

Recteur Émérite de l’USJ                 

Publication posthume

 

Grâce à l’accord du Professeur Salim Daccache s.j, recteur de l’USJ, nous publions à titre posthume ce texte inédit de l’ancien recteur feu Selim Abou s.j. avec son titre originel « Conclusion » et un sous-titre [Sur le vivre-ensemble libanais] que nous avons introduit en vue d’éclairer le lecteur sur le contexte de cette publication. 

Cette Conclusion devait clôturer une anthologie du vivre-ensemble à travers l’histoire récente du Liban, un projet ambitieux entrepris par Selim Abou et Samir Frangié. La maladie et la mort n’ont pas permis aux deux protagonistes d’achever leur projet commun. À l’occasion de l’année du centenaire du Grand Liban, nous avons estimé utile de publier ce texte qui jette un regard embrassant toute la réalité libanaise dans la spécificité de son vivre-ensemble, fragile et résilient à la fois. 

Ce texte du grand anthropologue qu’était Selim Abou est plus que jamais d’actualité en ces moments dramatiques que traverse le pays qui semble vaciller sur ses fondements. Ce message d’outre-tombe de Selim Abou s’adresse particulièrement à la jeunesse révoltée du Liban et lui fournit des outils intellectuels nécessaires pour dépasser les crispations identitaires afin de se doter d’une identité nationale dans la diversité et la pluralité qui distinguent le Liban – NDLR.

 

SINGULARITÉ DU LIBAN

 

 

Les dix-sept communautés religieuses qui composent la population libanaise fonctionnent comme des groupes ethniques dont les membres sont liés entre eux par la conscience d'une origine ou d'une histoire commune, symbolisée par un héritage culturel spécifique. À cet égard, le Liban ne se distingue guère des autres pays du monde. Déjà en 1975, un anthropologue américain écrivait : « L'extension de la pluralité ethnique est un phénomène surprenant. Les plus grands pays du monde, l'Inde, l'Union soviétique, les États-Unis, la Chine sont des sociétés pluriethniques, comme le sont la plupart des pays d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine.[1] » Pour lui, les sociétés relativement homogènes – les pays scandinaves, la France, l'Italie, la Grande Bretagne – constituaient « une rare exception dans le monde. » Trente-huit ans après, l'exception a fait long feu : ces sociétés sont aujourd'hui affectées par une immigration, plus ou moins massive, de groupes et d'individus d'origines diverses, de langues et de cultures différentes. 

 

Si la pluralité ethnique est un phénomène mondial, son aménagement politique et la manière de la vivre diffèrent de pays à pays. C'est à ce niveau que le Liban manifeste sa singularité. C'est sans doute à des fins publicitaires susceptibles d'attirer investisseurs et touristes que, dans les années soixante, au Liban, on entendait le slogan « Le Liban est la Suisse du Proche-Orient » visant probablement à dire que les deux pays abritent des communautés ethniques diverses dans une coexistence pacifique et une prospérité économique et financière.

 

En réalité, rien n'est plus antagonique que ces deux pays. Les communautés libanaises ne se partagent pas le territoire, celui-ci est ouvert à tous les citoyens, à quelque communauté qu'ils appartiennent, dans le cadre d'un État unitaire, alors que la Suisse est faite de cantons autonomes défendus par des frontières linguistiques et administratives et coordonnés par une législation confédérale qui, dans un sens, fait l'économie de la nation : « En Suisse, disait Alexis de Tocqueville, la nation n'existe que sur le papier. Aujourd'hui cependant on s'accorde à penser et à dire qu'il existe bien une identité suisse. »

 

On compare souvent le Liban aux pays binationaux comme la Belgique ou le Canada, car ils ont en commun d'être marqués par un conflit permanent entre l'appartenance nationale et l'allégeance communautaire et où la première peine à l'emporter sur la seconde. Mais le Liban est un État unitaire et aucune des dix-sept communautés ethno-religieuses du pays ne constitue une nation, ni même leur regroupement en deux blocs, l'un chrétien, l'autre musulman. Dans les États binationaux, les conflits identitaires se posent de manière diversifiée. Le Canada se distingue par les revendications identitaires répétées et les mouvements indépendantistes de la population francophone (deux référendums sur l'indépendance du Québec, en 1980 et 1995). En Belgique, le fédéralisme est complexe, mais aussi centrifuge. Bipolaire, opposant le camp flamand et le camp wallon, le système est dissociatif, plus favorable à la confrontation qu'à la conjonction. D'autres États binationaux mériteraient d'être cités : ainsi, par exemple, l'île de Chypre où l'Enosis (union avec la Grèce) et le Taksim (Séparation) ont provoqué une division durable des deux peuples. Le Soudan divisé entre le Nord arabe et islamique et le Sud chrétien ou animiste. L'Irlande où, malgré la réconciliation politique, Protestants et Catholiques ont procédé à « la duplication de tous les équipements : bureaux de poste, loisirs, commerces, centres commerciaux, terrains de sport, arrêts de bus »[2]. Mais aucune de ces figures n'évoque les structures politiques du Liban.

 

Enfin le Liban n'a jamais été un État-nation, à l'exemple des États d'Europe occidentale, dont la cohérence culturelle d'antan est aujourd'hui mise en question par l'immigration massive de millions de groupes allogènes différents par la langue, la religion et la culture. L'État tente d'y remédier par la promotion des processus d'intégration et d'acculturation, tout en cédant à ses nouveaux citoyens des espaces publics où pratiquer leur religion, leurs rites ou certaines de leurs coutumes. C'est ce que corrobore Alain Touraine, dans son livre Pouvons-nous vivre ensemble ? Égaux et différents[3]. Le principe de la citoyenneté demeure sans doute premier, mais il doit désormais composer avec un autre principe, celui du pluralisme. Aux États-Unis, l'intensité et l'extension de l'immigration latino-américaine ne manque pas d'inquiéter les Américains sur l'avenir de leur identité nationale. Qui sommes-nous ? écrivait récemment Samuel Huntington[4].Une de ses hypothèses était que les États-Unis perdraient leur unité linguistique et culturelle et deviendraient une société bilingue et biculturelle comme le Canada ou la Belgique.

 

L’EXPERIENCE SPONTANÉE DU VIVRE-ENSEMBLE

Le Liban moderne n’a jamais joui d'une cohérence culturelle préalable comme les pays européens. Le retrait des Ottomans, à la fin de la première Guerre mondiale, laissa Beyrouth et les villes de la côte en proie à des rivalités de clans au sein des communautés chrétiennes et musulmanes et entre elles, la montagne érigée en mutasarriffîya relativement autonome, mais étroitement contrôlée. Le Liban fut placé par la Société des Nations sous le mandat de la France, qui s'employa à le doter d'institutions politiques et financières de type occidental et qui, avec l'accord des communautés, déclara officiellement la création de l'État du Grand Liban en 1920. À partir du XVle siècle et jusqu'au mandat, l'histoire de la France au Liban est celle du « Protectorat des chrétiens », consenti par la Porte en liaison avec les Capitulations. Simples traités de commerce au départ, celles-ci ne tardèrent pas à signifier l'octroi à la France d'un véritable pouvoir spirituel. À la fin de la Première Guerre mondiale, le consul de France au Liban affirme que « c'est à tous sans distinction de race ou de religion, que son pays s'est ingénié à faire ressentir les bienfaits de sa mission charitable et éducatrice »[5].

 

Au mandat français, les Libanais doivent deux bienfaits qui ont contribué à les rapprocher les uns des autres. Le premier est l'affermissement et l'extension de l'enseignement de la langue et de la culture française, déjà en cours dans le pays depuis plus d'un demi- siècle. En 1831 débarquent deux jésuites bientôt suivis d'autres. Puis viennent différentes congrégations : les Sœurs de Saint-Vincent de Paul et les Sœurs de Saint-Joseph de l'Apparition en 1847, les Dames de Nazareth en 1868 et, vers la fin du XIXe siècle, les Frères des Ecoles chrétiennes, les Sœurs de la Sainte famille, les Sœurs du Bon Pasteur, les Sœurs de Besançon. D'autres missionnaires s’y ajoutent au début du XXe siècle. Mais entre-temps des missions non françaises ont pris pied dans le pays : la mission américaine, promise à une destinée brillante, et des missions anglaise, allemande, italienne et russe. Toutes ces congrégations ouvrent écoles primaires et collèges secondaires aux élèves de toutes confessions. Les Jésuites et les Américains édifient leurs universités. Des écoles nationales ouvrent leurs portes, parmi lesquelles il convient de souligner celles des Sœurs des Saints-Cœurs, qui se multiplient sur la côte et dans diverses localités de la montagne. Le mandat encourage cet essor et étend le bilinguisme arabe-français aux écoles officielles et aux lycées.

 

Le second bienfait dû au mandat, c'est le respect du principe démocratique. Si le Liban est le seul État démocratique du Proche-Orient arabe, ou, du moins s'il en a les structures formelles, c'est surtout parce que la Constitution ne reconnaît aucune religion d'État, mais prescrit le respect de toutes. À quel absolu se réfère-t-elle donc ? Au « principe des êtres raisonnables et libres »[6]. Ce principe, le Liban moderne en a fait l'apprentissage sous le mandat de la France, qui passe à juste titre pour le champion des droits de l'homme, puis y a adhéré avec une telle détermination que, au début de l'indépendance, il a eu l'insigne privilège de participer activement, notamment avec Charles Malek, à la rédaction de la Déclaration de 1948, aux côtés de l'Australie, du Chili, de la Chine, des États-Unis, de la France, du Royaume uni et de l'Union Soviétique.

 

Ni État fédéral ou confédéral, ni État binational territorialement divisé entre deux peuples, ni État-nation originellement de culture homogène, le Liban, pays de 10452 km2 , présente l'originalité d'unir constitutionnellement, en un régime démocratique, plusieurs communautés qui, dans le cadre du nouvel État, ne peuvent plus se réfugier dans leur identité propre, « leur être communautaire », et de les contraindre à une coexistence de type particulier qui n'est pas une juxtaposition de groupes, mais un vivre- ensemble où l'individu est invité à assumer et dépasser ses appartenances propres pour tisser des liens avec les membres des autres communautés, engendrant une culture de la rencontre, de la négociation, du dialogue permanent. À cet égard, il est significatif que, quelques années après la fin de la guerre civile qui a endeuillé le Liban durant quinze ans, Mohammed al-Sammak écrive dans An-Nahar du 3 décembre 1996, sous le titre « L'Autre : un point de vue islamique », les paroles suivantes : « Le dialogue ne vise pas à convaincre l'Autre de cesser d'être lui-même. Il cherche, au contraire, à le découvrir dans sa profondeur, afin de lui permettre de participer, par sa pensée, son expérience personnelle, sa foi, à la découverte de la vérité. Il faut ensuite œuvrer de concert avec lui, en vue de concrétiser cet amour qui est la manifestation la plus haute de la relation avec Autrui ».

 

Le 26 mai 1926, l'État du Grand Liban est doté d'une Constitution inspirée de lois françaises, qui le transforme en République et qui stipule, entre autres dispositions, la représentation équitable des diverses communautés au sein du pouvoir. En 1943, dans des circonstances dramatiques, les responsables politiques libanais proclament l'indépendance de leur pays, en prenant leurs distances par rapport aux deux courants conflictuels jusqu'ici en vigueur : l’appel des chrétiens à la protection de la France, l'appel des musulmans à l'union avec la Syrie. Dans un contexte économique favorable, les premières années de l'indépendance sont marquées par l'apprentissage de la démocratie et l'enthousiasme pour les libertés. Deux facteurs jouent en faveur de cette brève période triomphante : d'une part, dans les tractations économiques et les relations professionnelles, musulmans et chrétiens obéissent, par la force des choses, aux mêmes modèles de comportement et de pensée ; d'autre part, les grands partis – le Destour et le Bloc national – sont intercommunautaires. Mais pour des raisons internes et externes, cette période d'euphorie ne durera pas.

 

LES RUPTURES DU VIVRE-ENSEMBLE

Jusqu’en 1945, l'expérience du vivre-ensemble est, pour les Libanais, un phénomène immédiat, spontané, irréfléchi. Ils ne songent ni à améliorer leur pratique de la démocratie, ni à restructurer l'administration, ni à conférer tous ses attributs à la citoyenneté. Les petits partis politiques ne sont encore, dans la plupart des cas, que des rassemblements autour d'un notable soutenu par ses conseillers et ses hommes de main habituellement recrutés sur une base confessionnelle. La corruption tend à s'installer dans les institutions de l'État. Elle est parfois doublée par le népotisme au plus haut niveau de l'État.

 

Mais c'est la création de l'État d'Israël en 1948 et le refus arabe du partage de la Palestine proposé par l'ONU qui, par des chemins différents, contribuent à la dégradation du vivre-ensemble, véritable fondement de la nation libanaise. Dès 1949, le nationalisme arabe se radicalise et ne manque pas de renforcer les conflits communautaires en cours au Liban. Le premier conflit concerne l'identité nationale. Pourquoi dire que le Liban est « un pays à visage arabe » ? C'est là une concession aux chrétiens, qui ne veulent pas se dire arabes. Mais que veut dire « être arabe » ? Le terme est ambigu. Le signifié religieux sous-entend une équivalence entre arabe et musulman ; il est évident qu'une telle fusion ou confusion ne peut pas porter le non-musulman à se dire arabe. Quant au signifié ethnique, il se réfère aux origines et laisse croire que les Libanais ont tous une origine commune. Peut-on vraiment demander aux Arméniens du Liban, qui ne sont même pas sémites, de se dire arabes ? Peut-on le demander aux Kurdes ou aux Chaldéens ? Et si quelques familles maronites descendent effectivement de telle ou telle tribu arabe, certaines grandes familles sunnites auraient-elles oublié leur origine kurde, turque ou circassienne ? On pourrait multiplier les questions de ce genre qui montrent l'inanité de la référence ethnique quand il s'agit d'une des populations les plus métissées du globe. Il reste le signifié linguistique qui seul est pertinent : les Libanais sont arabophones et partagent la culture que véhicule l'arabe classique. Mais ni la langue, ni la culture arabe ne suffisent à spécifier leur identité culturelle.

 

Le deuxième conflit concerne précisément l'identité culturelle de la nation. La culture d'un pays arabe, dit-on, ne peut être qu'arabe, tout en n'excluant pas l'enseignement des langues étrangères. On cherche à culpabiliser ceux qui osent parler de « diversité linguistique » et de « pluralisme culturel ». Or, qu'on le veuille ou non, l'arabité culturelle du Liban diffère de celle des autres pays arabes, en raison de deux facteurs qui l'ont profondément affectée. Le premier consiste dans la pratique ancienne et continue d'un bilinguisme fondamental, où la langue française, sans préjudice pour l'usage instrumental de l'anglais, joue le rôle d'une langue seconde, c'est-à-dire d'une seconde langue libanaise, porteuse de valeurs humaines et spirituelles dont l'ensemble constitue l'autre composante essentielle de notre identité culturelle. En novembre 1997, au Sommet de Hanoï, le Premier ministre Rafic Hariri résumera en quelques mots ce rôle du français : « En ce qui concerne spécifiquement le Liban, sa vocation francophone s'est affirmée bien avant que ne s'organisent les instances de la francophonie. Le Liban, aux marches de l'Asie et aux portes de l'Europe, a joué un rôle-phare dans le rayonnement du français (…). Il perçoit la francophonie comme un mode de vie et de pensée. » Le second facteur consiste dans le processus ininterrompu d'interférence, d'interaction et de brassage des traits culturels issus des traditions communautaires qui traverse de part en part la culture nationale et lui confère ce profil singulier qui est le sien.

 

Les deux premiers conflits étaient de nature idéologique, le troisième est proprement politique et concerne l'inégalité entre chrétiens et musulmans dans l'exercice du pouvoir. Majoritaires en 1943, les chrétiens ne l'étaient plus quinze ans plus tard : ils avaient émigré plus que les musulmans et leur taux de natalité était bien moindre. Mais ils continuaient à occuper tous les postes-clé dans les divers secteurs de la vie publique ; pour eux c'était prémunir le Liban contre les dérives du nationalisme arabe en cours dans le pays. Les musulmans réclament une plus grande participation au pouvoir réel, ils crient à l'injustice. Le sentiment d'injustice tourne à la frustration et celle-ci à la violence : bombes, attentats, échauffourées préludent à de gigantesques manifestations de rue. L'adhésion du Président Camille Chamoun à la doctrine Eisenhower (16 mars 1957) dénoncée par les communautés musulmanes met le feu aux poudres. Attisée par l'enthousiasme pour la nouvelle République Arabe unie sous l'égide de Nasser (février 1958), une vraie guerre civile éclate en mai 1958. Suite à la révolution à Baghdad (juillet 1958), Chamoun obtient le débarquement de 15 000 marines américains qui resteront au Liban jusqu'en octobre.

 

On a beaucoup parlé du « chéhabisme », c'est-à-dire du programme de développement intégral projeté par le général Fouad Chéhab[7] qui a succédé à Camille Chamoun. Mais le nouveau président ne réussit pas pour autant à refonder le vivre-ensemble aux conditions de l'État, pour deux raisons principales : d'abord parce que son projet se diffracte en plusieurs mouvements réformistes, sinon contradictoires, du moins d'orientations différentes, ensuite parce qu'il exerce sur les acteurs et les partis politiques un contrôle sévère par l'intermédiaire du 2e Bureau de l'armée qui lui est tout dévoué. Le refus de Chéhab de renouveler son mandat n'empêchera pas le 2e Bureau de continuer à contrôler la marche de la politique poussant son successeur, Charles Hélou, à présenter sa démission en déclarant que « un État ne peut avoir deux têtes », démission qu'il devait néanmoins retirer à la demande pressante d'un grand nombre de ministres et de députés. Tout au long de son mandat, il ne cessera jamais d'avertir les ambassadeurs de France et des États-Unis des périls que courait son pays, devenu un chantier pour des centaines de milliers d'ouvriers syriens vivant sur place, un lieu de résidence ou de transit pour des chrétiens de Syrie, d’Égypte ou d'Irak, un État arabe où la liberté d'expression attire les opposants des régimes voisins et surtout le seul pays qui risque de devenir une patrie de rechange pour les Palestiniens.

 

L'EFFONDREMENT DU VIVRE-ENSEMBLE

Dès 1948, le Liban avait accueilli plus de 140 000 réfugiés palestiniens, installés dans des camps aux abords des villes, à Beyrouth, Tripoli, Saida et dans la Békaa. Après la guerre des Six jours, en 1967, ils s'arment et s'entrainent dans les camps et hors des camps. En septembre 1970 (septembre noir), ils sont brutalement expulsés de Jordanie. Les survivants de la répression viennent grossir le nombre de réfugiés au Liban : 250 000 selon le centre de recherches de l'OLP, 500 000 selon les Kataëb. Ils transportent à Beyrouth la plupart de leurs organisations politiques. Sévèrement contrôlés dans les autres pays arabes, ils jouissent au Liban d'une liberté anarchique que l'armée libanaise – composée de 15 000 hommes mal équipés – n'arrive pas à dominer. En 1969, le malencontreux Accord du Caire, signé par le Général Boustany, commandant en chef de l'armée libanaise et Yasser Arafat sous l'égide de Nasser, reconnaît aux Fedayine l'extraterritorialité de leurs camps et leur accorde le Aqroub, région du sud, comme base d'opération contre Israël. L'accord était contraire au plein exercice de la souveraineté libanaise et aux directives que le Président Hélou avait données par écrit au Général Boustany avant son départ. Cet accord était resté secret jusqu'en 1976. Entretemps la guerre avait éclaté entre la résistance palestinienne appuyée par des partis musulmans et certaines formations de gauche et la résistance libanaise, constituée par les Kataëb, le parti Libéral National, le Tanzim et d’autres.

 

Pour les Occidentaux, en particulier les États-Unis, le problème du Proche Orient était qu'il y avait deux pays pour trois peuples. C'est peut-être la raison pour laquelle, dès le commencement de la guerre, des Américains avaient pris contact avec des leaders chrétiens pour leur offrir d'émigrer aux États-Unis où ils seraient bien accueillis, le Liban devenant une patrie de rechange pour les Palestiniens à 80% musulmans. Un grand leader musulman n'avait-il pas déclaré : « I'OLP est l'armée de l'Islam » ? On prête à Henry Kissinger cette phrase « If you want peace in the Middle East give Lebanon to Syria ». Ce n'est pas impossible dans la bouche de quelqu'un qui avait écrit : « God forgive me but I like Hafez Assad ». Or, le génie stratégique de Hafez Assad n'avait d'égal que son extrême cruauté et son cynisme impitoyables. Il y aurait beaucoup à écrire sur les ruses, les stratagèmes et les meurtres auxquels il a eu recours pour contrôler le Liban qu'il considérait déjà comme une province syrienne.

 

Toujours est-il que la guerre allait se poursuivre. En 1982, l'armée israélienne envahit le Liban et force les combattants palestiniens à quitter le pays avec armes et bagages, sous la protection d'une Force multinationale. Le chef des Forces Libanaises, Béchir Gemayel, reconnu comme l'homme fort du Liban, est élu Président de la République, mais avant son investiture il est assassiné le 14 septembre. Le 16 septembre, l'armée israélienne, présente à Beyrouth, laisse des unités des Forces Libanaises perpétrer les massacres de Sabra et Chatila. Amin Gemayel, qui a succédé à son frère à la tête de l'État, rappelle alors la Force Multinationale à Beyrouth. Il serait fastidieux d'entrer dans les péripéties de la guerre. Qu'il nous suffise d'en retenir les moments qui ont mis à mort le vivre-ensemble puis ceux qui, à la fin, contribuent à sa réhabilitation et à sa nouvelle formulation.

 

Le sexennat d'Amin Gemayel s'ouvre sur l'espoir. Des passages sont aménagés entre les deux parties de la capitale. Des émigrés reviennent avec de l'argent et des projets. Les États-Unis apportent soutien financier et aide technique pour les infrastructures. Une négociation de paix s'ouvre à la frontière israélo-libanaise qui aboutit à l'accord du 17 mai 1983, stipulant la fin de la guerre et le retrait des troupes étrangères. L'accord, ratifié par le Parlement le 14 juin, finit par être abrogé officiellement le 2 juin 1987 par le Président de la République, à la demande de la Syrie. La critique s'amplifie contre le Président à cause de ses liens avec les Forces Libanaises qui se conduisent en maîtres dans Beyrouth unifié. En septembre 1983 éclate la guerre de la Montagne, où les Druzes refoulent les Forces Libanaises et l'Armée. Des combats opposent d'une part Amal à l'OLP en 1987 et 1988, faisant le siège des camps durant trois mois, d'autre part à Hezbollah avec lequel il finit par pactiser à la baisse. Enfin une guerre entre les Forces Libanaises et des unités de l'Armée fidèles au Général Michel Aoun, président intérimaire, se solde par les pires destructions d’Achrafieh et du Metn. Le 13 octobre 1990 une attaque libano-syrienne met fin à la division du pouvoir et accule le Général Aoun à l'exil.

 

LA RÉHABILITATION DU VIVRE-ENSEMBLE

Le 22 octobre 1989, le comité tripartite de la Ligue Arabe (Algérie, Arabie Saoudite, Maroc), créé le 7 janvier 1989, obtient à Taëf l'accord de 59 députés sur 70 qui prévoit le rééquilibrage du pouvoir au profit du Conseil des Ministres présidé par un Sunnite, l'élargissement du Parlement, présidé par un Chiite sur la base de la parité chrétiens-musulmans, en mettant fin au décompte démographique. Le 22 novembre René Mouawad élu Président de la République est assassiné et le surlendemain remplacé par Elias Hraoui. L'accord prévoit aussi le repliement des troupes syriennes sur la Békaa, mais la Syrie n'entend en tenir compte qu'après la mise au point de la déconfessionnalisation politique, c'est-à-dire en somme perpétuer sa tutelle sur tous les aspects de la vie politique libanaise.

 

Après Taëf, on assiste, en grande partie grâce à Rafic Hariri, à la libanisation des Sunnites. Plus de nostalgie unioniste, plus de nationalisme arabo-musulman, mais insistance sur la parité islamo-chrétienne. Il n'en a pas été de même des Chiites qui se réclament de la loi du nombre. À la parité (50% chrétiens, 25 % sunnites, 25% chiites) ils préfèrent la tripartition, 30% pour chacune des trois grandes communautés. C'est en fait à eux que s'adressent les propos de l’Imam Mohammad Mehdi Chamseddine, tenus devant les responsables de la presse arabe (...) un mois avant sa mort : « J’étais le premier à préconiser l'abolition du confessionnalisme politique. J'avais établi mon propre projet autour de l'idée de la démocratie du nombre prévoyant la suppression de l'existence politique des communautés, l'adoption de l'individu comme seule entité politique (...) mais, ces dernières années, j'ai beaucoup réfléchi, si bien qu'à présent je ne suis plus de cet avis. Je considère le régime communautaire comme une formule fondamentale pour le Liban (...). Le Liban est à jamais hors de tout projet unioniste. À  supposer que se constitue une grande république arabe allant de Tanger à Aden, le Liban sera la seconde république arabe ; il restera un pays arabe autre »[8].

 

Cette option de Chamseddine n'est pas sans rapport avec ce qu'il pense du rôle des chrétiens du Liban. « S'il est une recommandation essentielle sur laquelle j'insiste auprès des musulmans libanais et de tous les Arabes, c'est de tenir absolument et totalement à la nécessité de l'existence des chrétiens au Liban, de leur efficience, de leur complémentarité, de leur sentiment d'appartenance totale, de leur complète satisfaction. Qu'ils ne se sentent atteints d'aucun marasme, d'aucune frustration, d'aucune privation, d'aucun sentiment d'amoindrissement, d'aucun sentiment de peur quant à leur avenir. Ce point de vue ne repose ni sur la complaisance ni sur un sentiment humain exclusivement, mais il se fonde sur des vérités objectives, essentielles qu'il faudrait prendre en considération »[9].

 

Aux Chiites, Chamseddine donne des recommandations dont le Hezbollah libanais fera fi. « Je recommande à mes fils et frères chiites de l'Imam, dans chacune de leurs patries, dans chacune de leurs sociétés, de s'intégrer dans leurs peuples, dans leurs sociétés et dans leurs patries, de ne pas se distinguer des autres et de ne pas concevoir des projets particuliers qui les distinguent des autres (...). Je leur recommande aussi de ne se laisser entraîner par aucun de ces appels qui tendent à les distinguer des autres, sous le couvert de slogans tels leur droit à l'équité et à la justice, ou leur statut de minorités parmi d'autres, ayant des droits différents de ceux des autres minorités. Tous ces appels ont été et demeurent un mal absolu qui a énormément nui aux chiites. Les chiites peuvent améliorer leurs conditions de vie et leur participation à la vie de la société à travers leur intégration dans le rassemblement général de la patrie, dans le rassemblement général de l'islam, et dans le rassemblement national général »[10]. Or le Hezbollah va prendre une direction diamétralement opposée. Lourdement armé, via la Syrie, généreusement financé par l'Iran et entraîné par les Pasdarans, il enverra ses troupes combattre en Syrie aux côtés du régime syrien.

 

Il reste à libérer le pays de la tutelle syrienne. L'exhortation apostolique de 1997 et l'appel des évêques maronites du 20 septembre 2000 sont pour tous des documents de base et de référence. Il importe de souligner le travail de mémoire effectué par le groupe de Kornet Chehwane. Deux manifestes en font foi : le « Manifeste fondateur » du 30 avril 2001 et le « Manifeste de Beyrouth » paru dans Le Monde le 21 juin 2004. À ce travail de fond s'ajoute la jonction entre les universités et la motivation des étudiants qui multiplient les manifestations de rue, que la police ne peut ou ne veut réprimer. Au-delà de ces manifestes et manifestations a lieu un événement majeur : le rapprochement druzo-maronite. Invité par Walid Joumblat, le patriarche Sfeir se rend à Mukhtara. Lorsqu'une nation pluricommunautaire comme la nôtre est menacée dans son existence, il est naturel que le salut vienne du sursaut des communautés fondatrices. En soulignant la chute de tous les tabous et la libération du langage politique libanais, Issa Goraieb écrit : « De cette évolution des esprits, le pays est redevable surtout à deux hommes : le patriarche Sfeir dont la pugnacité aura eu raison des attaques des uns comme des frileuses réserves des autres et Walid Joumblat qui, avec son courage hors pair, a administré la preuve éclatante qu'un Liban redevenu enfin libanais n'est pas le rêve fou des seuls chrétiens »[11].

 

Le 14 février 2005, une explosion ébranle la ville : Rafic Hariri est assassiné. Le 5 mars 2005, Bachar el Assad annonce le retrait de ses troupes. Le 8 mars, plusieurs milliers de chiites manifestent place Riad el Solh pour remercier la Syrie d'avoir assuré la stabilité au Liban et fourni un appui inconditionnel à la résistance. Le 14 mars, une manifestation gigantesque rassemble plus d'un million de personnes – hommes, femmes, enfants – de toutes les confessions à la place des Martyrs, appelée depuis place de la Liberté et déborde largement sur les rues adjacentes. Dans cette foule mouvante flotte le seul drapeau libanais et des pancartes portant les slogans « les Syriens dehors », « liberté, souveraineté, indépendance ». Cette mobilisation, qui joue des médias pour assurer sa visibilité, tire aussi sa force de la protection de la France et des États-Unis, par l'intermédiaire du Conseil de Sécurité de l'ONU. Le 26 avril 2005 le dernier soldat syrien quitte le territoire libanais.

 

L'internationalisation de l'affaire libanaise, tant redoutée par la Syrie, est désormais chose acquise. Mais qu'à cela ne tienne ; avant et après le retrait des troupes syriennes, une vague d'assassinats s'abat sur des personnalités connues comme des hérauts de la lutte contre la tutelle syrienne : meurtre avorté contre Marwan Hamadé et May Chidiac ; Samir Kassir, journaliste et fondateur du mouvement de la gauche démocratique est assassiné le 2 juin 2005 ; Georges Haoui, ancien secrétaire du Parti communiste, le même mois ; Gebrane Tuéni, patron de presse et promoteur de mouvements civiques, est tué le 12 décembre 2005 ; Pierre Gemayel, ministre de l'industrie, le 2 novembre 2006 : le député Walid Eido le 13 juin 2007. Cela sans compter les attentats contre des officiers de haut rang de l'Armée ou des Forces de sécurité intérieure (FSI).

 

Ces agressions témoignent de la frustration et de la rancœur des commanditaires, mais aussi de leur peur. L'émergence de l'individu indépendant de sa communauté, l'éveil de la société civile et sa liberté d'expression, l'extension de l'opinion publique, toutes choses que naguère encore, au temps de la tutelle, ils pouvaient réduire au silence, risquent aujourd'hui de traverser la frontière et, par contagion, d'ébranler le régime dictatorial en place à Damas.

 

TROIS CAS SYMBOLIQUES

L'émergence de l'individu ne date pas d'hier. Le Manifeste de Beyrouth, dont nous fêtons en 2014 le dixième anniversaire, mettait au compte du devoir de mémoire les responsabilités partagées qui ont causé et prolongé la guerre avant d'envisager l'avenir : « Nous savons (...) que nous sommes désormais liés, chrétiens et musulmans, par un même destin. Nous pouvons en faire un destin d'ouverture et d'avenir : si nous savons comment réhabiliter le modèle de convivialité que nous avions créé en le libérant des pesanteurs communautaires et des querelles politiciennes qui l'avait dénaturé pour en faire un modèle à suivre pour conjurer la violence qui se répand dans le monde ; si nous comprenons que la relation à l'autre ne peut pas se limiter au voisinage ou à la simple coexistence, car elle est nécessaire à notre épanouissement et représente un élément constitutif dans la formation de notre personnalité ; si nous savons gérer les différences en ayant recours au dialogue et au compromis et en développant une culture de la convivialité qui repose sur la démocratie et les droits de l'homme »[12].

 

Mais voici une personne – en l'occurrence un grand écrivain libano-canadien – qui, en un sens, va plus loin. Il voit dans les préjugés appris et vécus dans son enfance, la racine de la « détestation » de l'Autre, des Autres, véritable raison de l'effondrement du vivre- ensemble dont se prévaut son pays d'origine. Son itinéraire est celui des Libanais de toutes confessions à qui, dans la plupart des familles, sans méchanceté ni malveillance, leurs parents ont transmis des préjugés qu'ils ont eux-mêmes reçus des leurs.

 

« Malgré l'amour dont j'ai été entouré », écrit Wajdi Mouawad, « je dois dire que j'ai grandi dans la détestation, j'ai baigné dans la détestation alors que j'ignorais tout de la détestation (...) mon enfance durant j'ai appris à haïr l'Autre, j'ai appris à fêter et danser aux malheurs qui frappaient l'Autre Chrétien maronite, (...) j'ai été élevé dans la détestation de ce qui n'était pas chrétien maronite (...) J'ai grandi, dès mon plus jeune âge, dans les récits des massacres perpétrés au XIXe siècle par des druzes contre ceux de ma confession (...) – Ne joue pas avec ce garçon, c'est un Arabe. Et nous, maman, que sommes-nous ? – Nous ne sommes pas des Arabes – Que sommes-nous ? – des Phéniciens (...) Au cours des étés les plus merveilleux, j'ai grandi dans la haine des Palestiniens, source de tous nos malheurs, raison principale et absolue de la guerre qui a ravagé le pays (...) J’ai été élevé dans la méfiance des musulmans qu'ils soient sunnites ou chiites et j'ai grandi dans la misère de l'antisémitisme. Enfant, j'ai dansé à la mort de Kamal Joumblat, et plus tard les massacres de Sabra et Chatila n'ont pas été un événement majeur. On a planté en moi la graine de la détestation c'est comme une maladie incurable ».

 

Deux phénomènes ont permis à l'auteur de sortir du cercle infernal de cette « maladie incurable » : l'exil et l'écriture. « L'exil n'est pas une victoire (...) c'est à cette expérience pourtant que je dois d'avoir vu cette détestation qui m'habitait (...) et la voyant, la réalisant, la diagnostiquant, lui trouvais un visage hideux. C'est grâce à l'exil qui vous arrache à vous-même que j'ai réalisé que je n'étais pas celui que je croyais être. Raciste haineux, sectaire, j'étais cela. Ce que l'exil révèle, l'écriture le corrige : j'ai été forcé (...) de raconter des histoires et d'écrire des textes en donnant la parole à ceux et à celles que l'on m'avait appris à détester. Incendies, c'est cela. Anima, c'est cela ». La recommandation finale de Mouawad s'adresse à chacun de nous : « Donne la parole à celui que tu détestes. Seul remède possible. Fais de lui le centre de ton intuition, l'objet de ton émotion la plus poignante, fais de son malheur ton malheur, investis-le de ton propre cœur »[13].

 

Le deuxième cas est celui d'un couple qui a montré que la société civile n'a plus peur des tabous et ne craint pas de mettre les autorités politiques et religieuses devant les faits accomplis. En novembre 2012, aidés par l'écrivain et chercheur Talal Husseini, responsable du Centre civil pour l'initiative nationale, Nidal Darwich et Khouloud Sucariyé se sont mariés civilement au Liban. Validé par les ministres de la Justice et de l'Intérieur, leur mariage figure sur les registres d'état civil. Les deux conjoints, de religion musulmane (l'un sunnite, l'autre chiite) ont biffé la mention de leur appartenance religieuse sur les registres officiels. Certes il reste à institutionnaliser le mariage civil au Liban, mais la brèche est ouverte et le défi relevé[14]. Pendant plus de 70 ans, les Libanais pouvaient se marier civilement à l'étranger sous les lois étrangères, mais non au Liban. « Ni l'autorité mandataire avec toute la force dont elle disposait, ni l'État libanais depuis l'indépendance ont pu laïciser le statut personnel et toucher à la réglementation du mariage qui est le fondement de la famille et qui conditionne la structure de la société »[15]. Le premier mariage civil qui a lieu au Liban réalise ce que la France mandataire et le Liban indépendant n'ont pu faire.

 

Institutionnaliser le mariage civil au Liban, c'est remédier aux inégalités profondes qui frappent les citoyens dans le domaine de la vie « familiale régie par les statuts personnels dont le nombre approche de la vingtaine et que Pierre Gannagé résume en ces termes : « Polygamie et répudiation chez les communautés musulmanes, monogamie chez les druzes, divorce dans les droits des communautés orthodoxe et protestante, indissolubilité du mariage dans ceux des communautés catholiques. Filiations naturelle et adoptive règlementées dans les droits des communautés non musulmanes, regardées avec défaveur et interdites dans ceux des communautés musulmanes. Successions soumises à la loi civile pour les non musulmans, les successions des musulmans demeurant tributaires du droit musulman qui consacre l'inégalité des sexes pour la dévolution héréditaire et limite considérablement la liberté testamentaire »[16].Pour effacer radicalement ces inégalités, s'impose l'institution d'un Code civil des statuts personnels. On en est encore loin, mais la voie est tracée.

 

Le troisième cas est celui d'une association privée, apolitique et aconfessionnelle, « Offre-Joie », qui montre la maturation de la société civile et sa volonté de dénoncer publiquement les aberrations, les rancœurs, les haines qui ont conduit le Liban à la guerre suicidaire des quinze ans (1975-1990). À l'origine, en 1985, Offre-Joie n'était que l'organisation d'un camp d'été ou d'une colonie de vacances où se retrouvaient des jeunes volontaires de diverses communautés religieuses. Devenue une association, Offre-Joie s'est lancée dans des manifestations pacifistes contre les violences qui secouent le pays périodiquement. Il arrive au président de l'association, l'avocat et professeur Melhem Khalaf, de douter de l'efficacité de son action : « Les politiques tentent de tourner nos initiatives en dérision et de nous décrire comme des hommes en blanc allumant des bougies ». Aussi, lors d'une réunion en 2013, ces militants pour la paix civile envisagent-ils une campagne plus agressive contre les dérives politiques et la déraison qui alimentent la violence. « Près de trente représentants de la société civile, tous acteurs de la réforme, dans les domaines de la réconciliation, l'environnement, la justice, l'aide humanitaire (...) ont échangé ensemble leurs idées pour rétablir une plateforme solide et efficace de gardiens de la paix »[17].

 

Cependant le président de l'association a tort de douter de l'efficacité de son action, comme en témoigne l'ancien rédacteur en chef de l'Orient- le Jour, Nagib Aoun : « En manifestant tous les ans, en multipliant les gestes de totale abnégation, en essayant à chaque commémoration annuelle de secouer les consciences, l’association Offre-Joie réussit une gageure : empêcher que l'amnésie ne recouvre la culpabilité collective de la chape de l'oubli. Qu’elle en soit donc remerciée, mille fois remerciée pour cette goutte d'eau puisée dans le désert des cœurs, pour le rappel de toutes les aberrations, de toutes les haines qui ont conduit à un suicide librement consenti (...) Que les « disciples » d’Offre-Joie ne désespèrent pas : dans leur besace le devoir de mémoire va peser de plus en plus lourd, les griefs aussi »[18].

 

La volonté de paix qui anime les militants d'Offre-Joie est partagée par l'immense majorité des Libanais. Elle a trouvé récemment son couronnement dans l'institution officielle de la fête islamo-chrétienne de l’Annonciation, le 25 mars devenant un jour férié dans toute la République. Seul le Liban pouvait inventer un tel Événement.


(Photo DR)

 

[1] Daniel Bell, “Ethnicity and Social Change” in Nathan Glaser and Daniel Moynihan, Ethnicity, Theory and Experience, Harvard University Press, 1975, p. 160.

 

[2] Cédric Gouverneur, « Ségrégation en Irlande du Nord », in Le Monde diplomatique, juillet 2006, p. 7.

[3] Alain Touraine, Pouvons-nous vivre ensemble ? Égaux et différents, Paris, Fayard 1997.

[4] Samuel Huntington, Qui sommes-nous ? Identité nationale et choc des cultures, Paris, Odile Jacob 2004.

[5] R. Ristelhueber, Les traditions Françaises au Liban, 2e édition, Paris 1925, p. 301.

[6] Eric Weil définit le droit naturel comme « Le principe des êtres raisonnables et libres », in, Philosophie politique, Paris, Vrin, 1971, p. 35.

 

[7] Le Général Fouad Chehab succéda comme président de la République libanaise à Camille Chamoun de 1958 à 1964. Son mandat fut marqué par la réforme du service public grâce à la création de plusieurs institutions publiques ou autonomes. – NDLR

[8]An-Nahar, 7 décembre 2000, p. 5.

[9] Mohammad Mehdi Chamseddine, Le Testament, Presses de l'Université Saint-Joseph, Beyrouth 2008, p. 31. 

[10]Ibid, p. 19-20.

[11] Issa Goraieb, L’Orient-Le Jour, éditorial, 25 novembre 2000.

 

[12] Samir Frangié, Voyage au bout de la violence, Éd. L’Orient des livres – Actes Sud, 2012, p. 107-108.

 

[13] L'Orient littéraire du jeudi 2 mai 2013.

[14] À propos de ce mariage civil, voir L'Orient-Le-Jour, 1 et 19 juillet 2013, 11-12 janvier 2014, février 2014, 23 juin 2014, 4 février 2015, 5 février 2015, 7-8 Février 2015, 27 février 20,15, 2 mars 2015, 31 mars 2015.

[15] Pierre Gannagé, « Le statut personnel au Liban, visage d’une société pluraliste in Les Conférences de I’ALDEC Le citoyen, la nation et l’État, Beyrouth, 1986, p. 50.

[16] Pierre Gannagé, Le statut personnel au Liban, visage d’une société pluraliste, op. cit., p. 51.

[17] Sandra Noujeim, « Plan d’urgence de la société civile pour sauver la paix », L’Orient-Le Jour, 27 mai 2013.

[18] Nagib Aoun, « Lourde est la mémoire », inL’Orient-Le-Jour 14 avril 2014.

 

 

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