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BEYROUTH BY DAY: Raoucheh

01/09/2021|Tania Hadjithomas Mehanna

Bien sûr tout le monde au Liban sait que Raoucheh n’est qu’une déformation du mot rocher qui désigne les deux énormes promontoires qui ont préféré se séparer de la terre, prendre le large sans pour autant aller très loin comme s’il était un peu difficile de quitter un endroit aussi agréable que ce joli escarpement. Ce serait des marchands italiens qui auraient donné le nom de Rouacha à la région. Au même titre que les ruines de Baalbek et les cèdres de Bécharré, les « rochers de Raoucheh » sont devenus l’un des symboles du Liban. Ce joli site, très visité par les touristes, s’appelle Grotte aux Pigeons à cause des nombreux oiseaux qui s’y cachent. Mais c’est surtout de chauves-souris dont il s’agit, ces dernières étant très friandes des beaux fruits gorgés de soleil de la région. Passer dans le rocher en bateau est un must mais il ne faut pas oublier d’explorer aussi les dix grottes qui émaillent les falaises calcaires. Et les habitants nient farouchement que « leurs rochers » servent de tremplin aux candidats au suicide. « Plutôt des plongeurs audacieux mais des suicidaires non. Pourquoi voudrait-on mourir à Beyrouth ? », disent-ils avec un clin d’œil. 

L’escarpement rocheux dont les falaises de calcaire semblent avoir été découpées à vif par un puissant caprice géologique a révélé des traces de l’ère préhistorique. Si l’on sait aujourd’hui avec certitude que Ras Beyrouth, dès l’Âge de pierre, était peuplé d’hommes, le père Raoul Desribes a découvert, en 1924, des fragments d’outils un peu plus à l’ouest de la Grotte aux Pigeons. Ce site appelé Minet el Delieh semble avoir abrité au Chalcolithique (4000-3000 av JC) un atelier spécialisé dans la taille de silex. Les stylets qui ont ainsi été retrouvés dans différentes villes libanaises semblent provenir de cet atelier qui devait revêtir une importance stratégique et qui a continué de fonctionner jusqu’à ce que, bien plus tard, le métal remplace la pierre. Ce site énéolithique de Minet el Delieh est important pour l’étude toute la région. Mais, durant la Seconde Guerre mondiale, l’armée anglaise occupe les lieux et détruit une partie de la falaise et avec elle des millénaires d’histoire enfouie. Plus loin, sur le littoral, après Ramlet el Baïda, trouvées dans ce que l’on appelait les « Sables de Beyrouth », des flèches éparses témoignent de passages de chasseurs au Paléolithique. Une partie des objets découverts par le père Desribes se trouve aujourd’hui au Musée de la préhistoire, rue de l’Université Saint-Joseph. Ce sont en effet les jésuites qui ont été les grands initiateurs de la recherche préhistorique au Liban dès la fin du XIXe siècle et qui ont rassemblé d’importantes collections de pièces lithiques provenant de plusieurs sites de Ras Beyrouth. 

Minet el Delieh, le port de la « vigne étendue », est aujourd’hui un port maussade. Très sévèrement atteint par la marée noire provoquée par les bombardements israéliens sur la centrale de Jiyeh en juillet 2006, il se remet péniblement des dommages causés. La mine bronzée de Mahmoud Saleh contraste avec sa déprime qu’il ne cache plus. Tirant sur son narguilé parce que, dit-il, il n’y a rien à faire, il s’inquiète beaucoup pour l’avenir. Pêcheur, fils et petit-fils de pêcheur, il adore son métier mais sa détresse est palpable : « Durant la catastrophe de 2006, alors que nous avons passé plusieurs mois sans pouvoir sortir en mer, que nos barques étaient endommagées, nous n’avons reçu que deux cents dollars par famille. C’est ridicule. En plus, lors des tempêtes, nos barques se cassent. Les responsables nous ont promis de protéger le port par des rochers mais tu connais les voix dans le désert ? La route qui mène jusqu’ici est impraticable sauf pour les grosses jeeps. Comment voulez-vous que les gens viennent acheter nos poissons ? Nous sommes plusieurs familles, nous dormons ici depuis 1982, quand les Palestiniens ont quitté les lieux. Ce port est notre unique gagne-pain. Mais le poisson se fait rare à cause du dépotoir de Saїda notamment qui pollue la mer comme ce n’est pas permis. Qu’est-ce qu’on va devenir ? Pourtant les pêcheurs font partie du patrimoine d’un pays, non ? » Comment oser dire à Mahmoud Saleh qu’il y a longtemps, Beyrouth était sous la protection de Poséidon, dieu de la mer et des sources ? 

Abou Moussa connaît quelques mots dans de nombreuses langues. C’est absolument nécessaire s’il faut apostropher les touristes. Pour 5000 livres libanaises, vous aurez droit à un polaroïd de votre sourire devant la Grotte aux Pigeons en contrebas. Abou Moussa vient tous les jours depuis 1990 même s’il n’y a pas tellement d’étrangers. Après tout, même les Libanais peuvent faire du tourisme dans leur propre pays. Et puis l’endroit est tellement joli. Il ne se plaint pas, n’aurait pas voulu faire autre chose mais scrute le ciel et l’horizon d’un air songeur. Son gagne-pain dépend de la météo mais aussi de la crise politique et sécuritaire, katter kheir allah, il s’en sort. Il faudrait juste que les restaurants arrêtent de balancer leurs ordures par-dessus bord parce que cela souille les lieux et enlaidit le paysage. 

 

La construction du boulevard de Raoucheh est entamée en 1922 avec les remblais résultant de la destruction des vieux souks de Beyrouth en 1915. Longue de plusieurs kilomètres, la promenade est inaugurée en 1927. Ce boulevard est tout de suite très fréquenté par les Beyrouthins qui viennent y respirer l’air frais entre le bord de mer et les vergers avoisinants. Il n’y avait aucune construction, rien que des voies de chemin de fer et, quand le roi Hussein de Jordanie y bâtit une maison dans les années 70, ce fut un événement mémorable. Suite à une demande de la commission chargée des affaires de la municipalité de Beyrouth, la « Corniche » comme on l’appelle prend en 1969 le nom d’avenue du Général de Gaulle en signe de gratitude pour l’attitude ferme et sincère prise par le président français en faveur du Liban lors de l’agression israélienne contre l’aéroport. 

 

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