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« Au nom de quels dieux » * de Fouad I. Daouk : un réquisitoire pour l’abolition du sectarisme religieux au Liban.

24/12/2019|Bélinda Ibrahim

Liban avril 1975. Au mois du seizième anniversaire de l’auteur, la guerre civile libanaise éclate. Sa maison, ses rêves et ses souvenirs sont brûlés au nom de la religion. À cause de son appartenance religieuse, il a été chassé, menacé, humilié, déporté vers l’un des enclos qui contenaient ses semblables ; ceux qui sont munis, tout comme lui, d’une carte d’identité sur laquelle les confessions sont dûment inscrites. Après avoir vécu l’enfer, il quitte en 1984 le Liban des déchéances pour la France, le pays des droits de l’homme, où il a dû mener une autre forme de guerre : celle de la déconstruction des diktats qui avaient formaté son esprit dans son pays natal. Ce travail lui a permis d’adhérer pleinement aux valeurs prônées par la France, en particulier celle du libre arbitre, de la laïcité et d’un État de droit. Fouad Daouk nous livre un récit autobiographique sans concession sur les affres de la guerre civile libanaise et ses conséquences qui marquent encore et toujours les esprits, puisque l’indispensable devoir de mémoire n’a toujours pas été effectué. Interview.

 

 

 

 

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce récit ?

 

J’ai quitté mon pays et donc l’ensemble des fondations d’une vie vers la France. Cet exil, après des années de guerre civile qui ont détruit tout, à commencer par l’humain, a laissé une blessure profonde qui m’accompagnait à chaque étape de la reconstruction de ma vie. L’écriture de ce récit, près de trente ans plus tard, est un cri poussé du plus profond de mon cœur ; un cri nécessaire, pour panser mes blessures. Hurler le plus fort possible l’abomination du sectarisme, principale cause de la descente aux enfers de ma patrie. Me soigner et alerter mes compatriotes libanais sur le risque de perdre, pour ces raisons toujours existantes, leur beau pays. Mon message est le suivant : il faudrait que les Libanais prennent conscience que perdre sa patrie équivaut également à perdre son identité humaine et citoyenne. Une nation sans patrie n’existe tout simplement pas.

 

Depuis combien d’années vous êtes- vous volontairement exilé en France ? Et pourquoi ?

 

Je me suis exilé en 1984, alors qu’en apparence, la reconstruction du Liban semblait prendre l’allure d’un pays désirant recouvrir à la fois son identité et son indépendance. Quelques incidents sécuritaires que je décris dans mon récit me donnent alors une indication tout à fait contraire à celle qui semblait émerger. Le Liban était sous occupation, le sectarisme plus présent que jamais, le pays constitué par une population hétéroclite affichant à qui mieux mieux leurs supériorités sur leurs concitoyens et des revendications culturelles divergentes. Jamais le fait « d’être libanais » ne semblait constituer un liant national. Comment reconstruire un pays avec une nation inexistante ? Le poids des religions, les attachements sectaires, les guerres sectaires entre groupuscules des mini sectes des mini régions du mini pays donnent forcément un pays dont les fondations reposent sur des sables mouvants.

 

Quelles difficultés avez-vous rencontrées à votre arrivée dans un pays inconnu ?

 

Outre les difficultés économiques, la sensation d’isolement, de n’être personne, sans patrie, sans identité et sans repères, le plus difficile était l’intégration à une société multiculturelle. J’ai grandi au Liban avec une pensée réductrice, sectaire qui désigne l’humain dans une « case » spécifique. L’ouverture d’esprit est une condition sine qua non à toute intégration dans une société prônant la laïcité, alors que mon esprit sectaire ne voyait que son petit Liban à travers sa petite personne appartenant à sa petite secte.

Détruire (en moi) les fondations branlantes du sectarisme pour se reconstruire sur celles de la pensée universelle prônant le libre arbitre au lieu du suivisme aveugle a été le plus difficile à réaliser, car cette pensée universelle se trouvait diamétralement opposée à celle qui constitue la structure même de mon pays de naissance ; pays dans lequel mon cerveau avait été formaté …

 

Quel message souhaitez-vous faire parvenir à la génération montante au Liban ?

 

Le sectarisme, c’est la mort ! L’ouverture d’esprit, c’est la vie !

Le Liban est un tout petit pays avec des concitoyens appartenant à de multiples communautés religieuses. Aucune de ces croyances ne peut se targuer d’avoir une supérieriorité sur aucune autre. La nouvelle génération qui est aux commandes de la révolution du 17 octobre 2019 semble l’avoir compris puisqu’elle exige un pays fondé sur la laïcité ! L’important est que cette génération puisse se faire entendre !

Abandonner le système sectaire qui divise en se projetant vers un système laïque permettrait de faire évoluer les micros-groupes sectaires vers une nation libanaise ayant un vrai pays indépendant est l’unique issue ! Enterrer le sectarisme donnera naissance à un Liban indépendant capable de s’affirmer devant le monde entier.

 

Envisagez-vous de revenir un jour vivre au Liban ? Et pourquoi ?

 

Non, Non et Non !

Malheureusement le Liban d’aujourd’hui ne ressemble plus à rien. Tout est pollué y compris les esprits. Évidemment, je ne parle pas de la nouvelle génération qui souhaite une vraie patrie qui la protège et qui le clame haut et fort. Mais saura-t-elle se faire entendre ? En réalité, le Liban n’existe presque plus ! Il est tout au plus un bout de terre sous contrôle iranien, sous menace israélienne, malade de sa pensée sectaire et de sa classe dirigeante.

L’image qui me vient à l’esprit est celle d’un « Liban cadavre » avec des charognards « chefs de sectes », en train de rogner les derniers lambeaux de chairs putréfiées.

C’est terrible oui ! Mais seul l’avenir apportera une réponse…

 

* Édité par Noir Blanc Et Caetera

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