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L’amitié de ma ville

04/05/2019|Nicole V.Hamouche

Ce vendredi saint j’ai le cœur triste. Je me lève pour aller à la gym ; je n’ai pas trop la pêche. Je rebrousse chemin et décide d’aller m’immerger dans l’eau de la piscine, pour plus de fluidité. J’arrive devant l’université américaine de Beyrouth. Sur la porte, il est écrit sur le panneau «opened ». Je me demande si c’est du bon anglais. Ils ont écrit « opened » mais en fait c’est fermé. Comme souvent en ce moment, je constate le hiatus entre les mots et la réalité. Il me reste la corniche, « ma corniche » avant ; la mer agitée, le ciel menaçant de nuages brisés et d’éclairs, beaux. A peine ai-je fait quelques pas que je croise un ami cinéaste, appareil photographique à la main. Il me dit combien il aime ce temps, mi-figue mi-raisin, un peu brumeux, un peu pluvieux... Ça en fait deux. Je suis aussi fan de cette lumière, entre deux. Plus loin, je croise deux amis cyclistes. Aujourd’hui, comme moi, ils ne roulent pas, ils marchent… Une autre de mes amies, aussi interpelée par ce ciel me retrouve, au café du Sporting devant la mer, ou je tombe sur un ami d’enfance, de passage au pays - il n’a pas vieilli. Ma ville m’accueille, même avec mon cœur lourd. 

Je m’arrête chez Marrouche de l’autre côté de la corniche pour prendre un fattouche à emporter ; le marchand est hyper chaleureux, ça fait du bien ; surtout vendredi saint. Je retrouve avec le fattouche au, une autre amie de passage au jardin de Sanayeh. Elle loge dans le quartier. C’est la première fois que je m’asseois dans Sanayeh, que je le goute - heureusement qu’il y a les gens de passage. Le soleil est doux et la ville est calme. Mais c’est vendredi saint ; besoin de transcendance ce jour, de sentir cette connexion à Pâques, à sa symbolique. De Sanayeh, je trace alors vers l’Est, me gare au hasard devant une église sur mon chemin à Achrafieh. Il se trouve que la procession commence à l’instant même. Je m’y joins et y croise encore une dame une amie de la famille, surprise de me voir - je n’ai pas l’habitude. Et un autre, tous deux d’un certain âge et sympathiques. Ça fait un peu chaud au cœur ; car je ne connais pas les fidèles et ne fais pas partie des leurs. 

C’est sans doute le billet d’une amie que je lisais une heure auparavant sur jeudi saint qui m’a peut-être donné l’impulsion de la participation à la célébration de l’occasion. Dans son billet, je lisais avec désolation, que les églises sont, pour la plupart fermées, le jeudi saint à Beyrouth Ouest. Je l’ignorais. Mon amie raconte qu’elle a pris pour habitude à l’occasion du jeudi saint, de découvrir tous les ans un nouveau quartier et de nouvelles églises. Cette année, elle a choisi Beyrouth Ouest. Son billet est une balade en ville et une observation de ses transformations. Quelque chose s’est irrémédiablement transformé. Une époque est révolue. Le Liban d’aujourd’hui n’a rien à voir avec le Liban de ma mère. Il y a une réelle fracture dans la ville, il y a une fracture dans mon cœur. Malgré la fracture, malgré la transformation, abstraction faite des klaxons, des poubelles et du traffic, ma ville se fait pourtant accueillante ce jour. Peut-être d’autant mieux qu’elle est silencieuse. La ville semble vide, juste investie par les piétons. Elle dégage autre chose ; son silence est amical, il met du baume sur le vacarme intérieur. 

J’avais l’habitude d’éviter les vendredis saints, leur liturgie me rendait triste ; le « anna l oummou l hazina », en particulier, si caractéristique de ma terre dans ma mémoire. Paradoxalement, le chant touche quelque chose au fond de moi ce vendredi ; sans doute quelque chose d’immuable, en dépit des flottaisons. Dans son oraison, le prêtre lit qu’à coté de la mère de Jésus, il y avait son disciple auquel Jésus lui dit : « va auprès de ma mère, soit un fils pour elle ». Même Jésus reconnaissait la nécessité d’avoir un ami. Vendredi saint, il y a de la place pour la vulnérabilité, pour l’amitié dans un siècle qui enjoint sans cesse à la promotion de soi et de la force, à l’absence d’émotion et à l’individualisme Vendredi saint vient rappeler que la force est aussi de reconnaitre sa vulnérabilité.

Un homme s’est défenestré à Sanayeh. Personne ne parle de ces choses. L’ami de mon amie l’a vu la veille contempler la rue de son balcon, il l’a filmé et aurait alerté la famille. Femme, enfants n’ont rien vu venir, n’ont pas voulu voir ? Pas pu arrêter ? On l’a ramassé et on l’a vite emporté en silence. La voix d’Aline Lahoud dans le Ana l oummou l hazina, en l’église Notre Dame des Dons donnait ce vendredi saint une voix à tous ces silences imposés. Le silence de ce vendredi saint n’est pas réprobateur, il est divin. Silence plein. 

 

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