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Au pays de la dissonance, le musicien Walid Tawil détonne

05/04/2018|Nicole V.Hamouche

Figure légendaire du jazz au Liban, le batteur Walid Tawil, nage dans la musique depuis sa tendre enfance - depuis l’âge de six ans - et y baigne depuis, même si tout ne baigne pas. Parti en France à quinze ans poursuivre ses études de musique pour s’envoler ensuite Outre-Atlantique afin de pousser son apprentissage à Berkeley et Boston auprès d’icones du jazz telles que Sonny Fortune, Jay Rodriguez, Mike Stern etc., il a le courage ou la folie de retourner au pays en 1985 en pleine guerre. Folie du retour car des décennies plus tard, ce batteur génial - camarade de classe du célèbre pianiste Abdel Rahman el Bacha resté lui dans l’Hexagone - s’étant produit au Duc des Lombards, au New Morning, au Carnegie Hall, au Kennedy Center etc. et qui essaie de transmettre à ses étudiants sa passion et le goût du travail, confesse n’avoir qu’une seule envie, celle de partir. Trop de désirs réprimés... ‘‘J’ai envie de quitter le pays, j’ai tout fait pour le pays; il ne m’a rien fait’’.

La vogue de la musique ne la rend pas forcément crédible
‘‘On joue trop peu’’ ; eu égard à leurs capacités, leurs talents et leurs désirs, qui ne seraient pas suffisamment honorés… Walid Tawil se produit régulièrement au NOW et au Blue Note et s’il a gardé l’allure juvénile avec ses lunettes rouges, ses bracelets rouges au poignet, son collier de perles africaines et un sourire qui l’accompagne sans cesse, il n’en déplore pas moins la médiocrité de la scène culturelle libanaise et le manque d’encouragements de la culture, l’absence totale de place faite aux artistes qui travaillent. Les êtres de passion ne peuvent que dénoncer "la facilité, la vogue". Pour Walid Tawil, même "la musique maintenant est une vogue. C’est la vogue ‘des stars’, le ‘star system’ ils veulent tous devenir stars; l’état général de la musique, c’est le facile parallèle avec l’état d’esprit général, les jeunes cherchent ce qui est facile''. Enseignant d’histoire de la musique classique et moderne, pour le cinéma et la publicité dans plusieurs établissements universitaires réputés, il est au contact des jeunes. Son regard par rapport aux groupes libanais qui s’exportent ? "Il n’est pas dit que leur musique soit bonne. Le marché est pour la médiocrité". Walid Tawil est batteur, sa franchise est sonore: "Tout le monde veut devenir star mais personne n’a envie de faire des accords sur l’instrument. C’est le travail qui compte; il faut jouer, pratiquer, étudier. Pousser à fond, penser la musique. Ce n’est pas seulement taper sur l’instrument, ce n’est pas la technique. C’est comment tu penses pour jouer, c’est là qu’est l’os, c’est la virtuosité. C’est cela qui fait un grand musicien".
"Pousser à fond, penser la musique. C’est le travail qui compte. L’environnement extérieur dissonant au Liban est particulièrement difficile".

Walid Tawil se réfère à sa propre expérience et raconte avoir joué avec les grands ''pour voir comment ils jouaient, pour apprendre ; c’est ainsi qu’on remarque ceux qui poussent la démesure. Ici c’est du ‘copy paste’ seulement. Ce n’est pas comme ca qu’on fait de la musique''. Le jazzman attire l’attention aussi sur le fait que les jeunes musiciens s’orientent de plus en plus vers la musique orientale; "parce que ca vend". Il n’a pas de parti pris par rapport à la musique orientale mais telle qu’elle se fait ici actuellement, si ; et se dit en revanche admiratif des musiciens en Egypte et en Syrie. "Là-bas il y a une musique ; chez nous, le Conservatoire National est composé à 90% d’étrangers". Il n’attire pas les libanais. Tawil cherche des musiciens avec qui jouer, il a du mal à en trouver. C’est un cri du cœur "j’ai envie qu’il y ait de grands musiciens. Un peu d’études, un peu de travail, un peu de modestie. L’absence de passion est fatale pour la musique". 
Si des pays tels que la Syrie et l’Egypte ou encore Cuba ou des pays africains donnent de la bonne musique au monde, c’est dire que la musique n’a rien d’élitiste : "Miles Davis adorait la musique des rues; les percussionnistes cubains jouent dans la rue. Mais même la musique venue de la rue est inspirée par l’extérieur, il faut un certain niveau de lois, un certain ordre, le bon son c’est l’équilibre". La question est donc plutôt une question d’environnement, de cadre et en particulier de politique publique qui encourageraient la musique, les talents. Vu l’état de la rue, la dissonance et l’absence de politique publique, le Liban part mal doté. 
"Ailleurs, lorsque quelqu’un a un don, on le pousse à le perfectionner" ; qu’il s’agisse d’un violoniste ou d’un rappeur comme Snoop Dog - 35 millions d’albums vendus dans le monde.

Le jazz n’est absolument pas has been ; mais le paysage culturel, notamment libanais a changé.
Le désintérêt pour le jazz est-il dû au fait que celui-ci serait passé de mode ? Le batteur branché sur l’international et bien informé, infirme. "Au Japon, en Europe, en Corée du Sud, le jazz reste très écouté. Dans les clubs, c’est le jazz qu’on écoute ; il n'y a pas de clubs où on écoute de la musique pop. La pop c’est seulement dans les grands concerts". Ce désintérêt serait ainsi plutôt spécifique au Liban. A l’étranger, les jazzistes comme Chick Corea, Miles Davis, Herbie Hancock, Arturo Sandoval sont de grands "influenceurs" encore aujourd’hui ; ils ont permis l’évolution du jazz ; en introduisant en particulier la guitare, très appréciée par les jeunes. Au Liban, Walid Tawil fait remarquer que certains confrères œuvrent aussi à pousser le jazz, notamment au sein du Conservatoire. Le musicien, qui craint l’effet de mode, espère que ces graines semées et l’intérêt actuel pour la musique dans le pays, persisteront dans la durée.
Sur cet engouement actuel pour la musique, se greffe aussi l’influence du cinéma. "La musique de film a toujours contribué à la diffusion de la musique jazz en général et de la musique afro-cubaine en particulier" explique le prof d’histoire de la musique. Il cite, à titre d’exemple, deux grands compositeurs : Ennio Morricone et Michel Legrand et signale que même Charlie Chaplin a composé pour le cinéma.
Et si le musicien cinéphile également, reconnait l’influence de la musique de film sur le goût pour la musique, il est beaucoup plus critique quant à l’influence de l’internet dans la diffusion de la musique. "On n’a pas accès à la belle musique par internet. Sur internet, on a ce que les medias vendent. On ne va pas chercher sur internet Herbie Hancock, mais ce qui est commercial. Partout dans le monde, on vend n’importe quoi en ce moment". Par le passé, c’était chez les marchands de musique et dans des concerts qu’on découvrait Herbie Hancock, McLaughlin et d’autres.
La musique n’adoucit-elle pas les mœurs, y compris au pays de ‘la dissonance’ ? Pour reprendre l’expression du batteur. La réplique est nette : "précisément, ils ont quitté le pays parce qu’ils ont été tellement adoucis : les grands qui venaient m’écouter, des gens de culture ont quitté. Au Liban, les oreilles ont été habituées à écouter de la dissonance ; à tel point que quand tu dis quelque chose de juste, ils sont gênés… c’est la mélodie qu’on va chercher dans une chanson, pas les paroles" explicite cet amoureux de la nature en quête de melodie. 

Il y a du feu dans le propos de Walid Tawil, mais surtout aussi dans sa musique. Pour qui veut retrouver ce désir de musique - car le désir est contagieux - le musicien se produit avec sa troupe Cool Drive, au NOW les 5, 22 et 26 avril et avec Heartbeat les 14 et 15 avril.


 

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