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Hommage au Patriarche Mar Nasrallah Boutros Sfeir

17/05/2019|Gisèle Kayata Eid

Dans son livre ‘Kibarouna, Dialogues avec nos aînés’, paru aux éditions Tamyras en 2012, notre collègue Gisèle Kayata Eid avait recueilli le témoignage du Patriarche Mar Nasrallah Boutros Sfeir à propos de la vieillesse et de ses leçons de vie. Nous reproduisons cet entretien.


« Ne faut-il point parler de privation où il n’y a plus de besoin. »
Cicéron, op.cit.


Beaucoup ont parié que je n’y arriverais pas. Qu’il n’octroyait pas d’entrevues. Qu’il n’accepterait pas de parler… Mais… voilà. Il s’avance. Dans sa robe longue noire ceinturée de rouge. 

Le Patriarche est un personnage incontournable de la scène libanaise. 
Il a une aura politique et religieuse rarement égalées dans l’histoire des patriarches libanais. Il est le recours ultime des hommes politiques qui le visitent pour prendre son avis, lui exposer leurs doléances, solliciter sa bénédiction, se plaindre, se montrer à la caméra… C’est lui qui tempère l’un, soutient l’autre, ignore ce troisième, prend position, fait des déclarations, décide, tamponne… 
Il est resté pendant plus de 25 ans à la tête de l’Eglise maronite et des églises d’Antioche, a été élu cardinal, a représenté la plus haute instance catholique au Moyen et Proche-Orient, a orchestré des synodes, a reçu le pape, il siège auprès de ceux qui sortent les encycliques. Il est le père de toute l’Église maronite, de ses vicaires et de ses fidèles. Au 21ème siècle encore, au sein du christianisme, nul autre que lui ne jouit aussi bien des pouvoirs temporels que spirituels. A lui revient le dernier mot concernant son Église et ses biens, le statut personnel de ses fidèles, les conditions de leur mariage, de leur divorce, et même de leur enterrement. 

L’interviewer était de première importance pour moi. A 90 ans, il était encore sur son siège rouge vermeille, celui que la communauté chrétienne et toute la population libanaise en général sollicite pour essayer de s’accouder, se dérober, se positionner. Sans pouvoir décisif direct, cet ancien professeur de traduction, prêtre depuis l’âge de 14 ans… était considéré comme LE patriarche au sens biblique. 

Comment vieillit-on avec cette double responsabilité politique et religieuse ? Comment continuer à diriger et sauvegarder une communauté malmenée, menacée d’être engloutie par des millions de Musulmans ? Quelles sont ses ressources pour préserver les droits voire la présence de ses coreligionnaires dans l’harmonie et l’entente dans un environnement souvent hostile, sinon guerrier ? Comment a-t-il pu politiquement garder la tête haute, tout en préservant la place des Chrétiens dans cet Orient déchiré ? 
Sa tâche n’a pas été aisée. Probablement trop lourde pour les épaules d’un seul homme. Cela vieillit-il prématurément ? Cela donne-t-il une dimension supérieure ? Où puisait-il sa force ? Je me devais d’interroger celui qui a suscité l’engouement de tant de personnes, mais qui a aussi était vilipendé par tant d’autres… 

Je m’avance vers lui. Celui qui a été prêtre durant 62 ans, évêque pendant 50 ans et 17 ans cardinal, est debout devant son siège écarlate parmi des dizaines d’autres, vides dans la salle de réception. Je me souviens de ces innombrables hommes politiques de tous bords qui ont déferlé sur ce tapis immense et je me demande s’il s’imagine quelle sorte de sollicitation il va devoir affronter avec moi. 
Son visage n’exprime aucune émotion et n’en laissera paraître aucune autre durant les 30 minutes qu’il m’a accordées. Tout au plus, il sera légèrement agacé par certaines de mes interrogations qui lui semblaient évidentes. « Bien sûr » qu’il martèlera souvent. « Certainement » qu’il confirmera encore. 
Aucun non catégorique, aucun éclat positif ou négatif, mais surtout aucun laisser-aller, à aucun moment de l’entretien qui était pourtant sur le ton intimiste. Il ne se départira jamais de son personnage. Il aura revêtu le look de l’emploi et ne s’en dissociera en aucun moment. Il restera caché dans sa seconde peau qu’il a voulu être la sienne, devant Dieu, devant les hommes et à ses propres yeux. 

Un roc qui ne s’est effrité en aucun mot… 

Quand vous réfléchissez à votre vie, qu’en retirez-vous ? Que vous a-t-elle appris ?
La vie, avant tout est un don de Dieu, il faut l’accepter comme çà. Un don de Dieu. Un don valeureux.

Qu’avez-vous appris en chemin ? 
Chacun selon sa vie. 

Vous, personnellement que vous ont apporté vos expériences ? 
Moi j’étais un clérical. Et cela depuis l’âge de 15-16 ans. J’avais un curé qui était mon exemple et cela c’est décidé en famille. 

C’est votre famille qui a décidé pour vous ? 
Il n’y pas eu du tout de pression.

Quelle était votre ambition à cet âge ? 
Je pensais être curé.

 

Vous aviez rêvez un jour de devenir patriarche ?
Non. C’est une vocation de Dieu.

A 50 ans ?
J’ai demandé à Dieu de m’aider dans ma mission de guider le peuple de Dieu.

De le guider ?
Qu’il adore Dieu, qu’il soit croyant, qu’il vive dans l’amour, la paix…

Vos ambitions ont-elle augmentées avec le temps ?
Moi je suis arrivé au maximum.

Quel était votre souci étant jeune ?
Jeune, je m’occupais à ce qui préoccupait les jeunes.

Qu’est-ce qui était le plus important ?
Quand j’étais à l’école, mon ambition était de réussir. Après, je suis devenu prêtre. 

Comment avance-t-on dans la vie ? 
 Il y a une providence.

Quelle la part de la détermination, du travail ? 
Si on n’est pas appelé par la providence, tout est inutile.

Qu’est ce qui est le plus difficile au niveau humain dans votre vocation ?
Il y a des difficultés, surtout pour un homme d’Église. Être à la hauteur de sa vocation, gérer les contradictions avec les gens, des choses qui sont contre notre volonté.

Qu’est-ce qui vous donne de la force ? 
Pour l’homme d’Église c’est la prière, l’abnégation, le recours à Dieu. On s’obstine, avec la grâce de Dieu à surmonter ses propres difficultés, ses appétits.

Croyez-vous à la chance ? 
Il ne faut pas croire à la chance. Il y a une providence qui guide les hommes vers leur fin.

C’est quoi cette fin ?
C’est chercher Dieu et s’unir avec lui éternellement.

Avez-vous peur de la mort ?
Le Christ lui-même a eu peur. Avec l’âge, on doit faire face à la mort, cela va finir par arriver.

Y pensez-vous ? 
A cet âge, certainement. Plus on avance vers la mort, plus on y pense. Le corps est plus faible. 

Le corps est-il complice ou assassin ? 
Il faut savoir diriger son corps. Si on laisse son corps diriger, on se conduirait comme une bête. Un homme est un mélange d’esprit et de nature.

Vous arrive-t-il d’oublier que vous êtes un homme d’église ? Notre personnage finit-il par devenir plus important que ce que nous sommes réellement ? 
On ne peut perdre de vue qu’on est un homme d’Église. Cela doit nous accompagner toute notre vie. Il faut savoir se comporter comme tel et demander l’aide de Dieu pour pouvoir s’acquitter de çà.

Où vous ressourcez-vous le plus souvent ? Dans les retraites, la méditation ?
La messe tous les jours, les retraites annuelles, la méditation sont les moyens que l’Église nous suggère.

Auprès des autres aussi ?
Oui. Il faut trouver le mot qui frappe, qui convient. On ne peut pas parler n’importe comment.

Où puisez-vous pour demeurer lucide, dans la lecture des grands philosophes, dans la biographie des grands saints… ? 
Un prêtre doit dire la messe, faire sa lecture spirituelle, et rester en contact avec Dieu, même en parlant avec les hommes. Il ne faut pas oublier qu’on est un homme d’Église.

Est-ce lourd quelque fois ?
Oui, certainement. Il y a des difficultés. 

Vous ne vous dites pas parfois : dans quelle galère je me suis engagé ? 
Non, pourquoi ? On a accepté. On s’est engagé et on continue le chemin.

Serait-ce une définition du bonheur ? 
Oui, il faut savoir être heureux de sa situation ou de sa vocation. Certainement.

Mais si vous avez eu des périodes où vous vous êtes remis en question, où avez-vous trouvé la force pour reprendre ?
Auprès de Dieu, il est dans le Saint Sacrement, à l’intérieur de notre âme. Nous avons reçu une formation à laquelle nous sommes fidèles.

Et quand vs rencontrez des gens qui ne partagent pas votre foi ? 
C’est leur chance… 

Comment vous établissez le dialogue avec des gens qui ne partagent pas vos valeurs ?
Il y a beaucoup de gens qui ne les partagent pas.

Vous pesez plus vos mots alors, vous essayez d’être encore plus tolérant… comment ça se passe au fond de vous ?
Tous les jours nous rencontrons des gens qui n’ont pas la même foi, nous voyons des Musulmans, des Druzes. Nous ne parlons pas de choses spirituelles…enfin… nous parlons de la situation courante.

Peut-on séparer le spirituel de la vie courante ?
Pour un homme croyant on ne peut pas séparer, parce que Dieu est une providence qui veille sur tout. Mais pour celui qui ne croit pas en la providence… 

Comment établissez-vous le dialogue alors ? 
Il peut penser ce qu’il veut… S’il ne se met pas à notre niveau, on essaye.

C’est une gymnastique périlleuse.
Un peu difficile, il faut savoir comment les gens pensent et abordent les questions. Ces questions trouvent solution dans la foi, pour nous, alors que pour eux c’est une obstruction. Il faut continuer. 

Que vous a appris la vie à ce propos ? 
Être patient, surtout avec les gens bornés, il y a des gens qui posent des questions bêtes. Savoir tolérer, tout accepter, traiter selon leurs manières de faire.

Il faut aussi oublier ?
Oui, c’est une bénédiction. Oublier surtout les propos malhonnêtes ou blessants.

Est-ce vrai qu’il est plus difficile d’être pardonné que de pardonner ? 
Savoir pardonner, c’est imiter le Christ qui a pardonné même à ceux qui l’ont frappé, humilié, qui lui ont mis la couronne d’épine.

On dit que quand on demande à être pardonné, on est en position de demande, alors que pardonner, c’est donner. Serait-il plus facile de donner que de demander ?
Je ne saurais vous dire. Il y a des gens qui ne pardonnent pas. Il est difficile de pardonner cela dépend de la situation dans laquelle l’homme se trouve. Quand il est dans un besoin quelconque, il demande le pardon. 

Si des gens désespérés viennent chez vous, que leur donneriez vous comme conseil ultime concernant la vie d’après votre large expérience des hommes ?
La vie est un don de Dieu.

Mais lui est dans le désespoir…
Il doit retourner vers Dieu parce qu’il n’est pas abandonné. Il faut savoir remettre les choses dans leur situation. 

Mais s’il ne croit pas en Dieu ?
Il va finir par croire.

Vous pensez ?
Oui, pourquoi pas. C’est le cas de Saint Augustin, il ne croyait en rien. Dieu donne la grâce qu’il faut à ceux qui la demandent et selon le besoin.

Qu’est-ce qui fait qu’on se maintient malgré l’âge qui avance ? 
C’est la grâce de Dieu qui nous maintient, sans elle on n’est rien.

Mais pour garder l’esprit ouvert, l’envie de se lever le matin…
Oui, il faut un effort, il ne faut pas se négliger, pour se lever à telle heure, pour prier le matin et le soir, un effort pour faire le travail qui nous est demandé chaque jour.

Est-ce que c’est la nécessité d’accomplir votre devoir qui vous donne des forces ? 
C’est la providence, Dieu. Si on n’est pas soutenu par Dieu, rien n’est fait.

Et ceux qui perdent Dieu en chemin ?
Ils ne le connaissent pas.

Et si vous voulez leur expliquer Dieu ? 
Dieu parait à ceux qui le connaissent. Dieu nous fait des demandes. Si quelqu’un ignore Dieu irrémédiablement, Dieu peut l’ignorer, il le laisse.

Dieu l’abandonne à son sort ?
Oui.

La vie change-t-elle l’individu ?
Si un homme a une ambition, il va essayer. Mais la vie apprend aussi. On évolue, comme dit Saint Paul. 

Êtes-vous toujours le même jeune prêtre ? La vie nous fait-elle devenir quelqu’un d’autre avec les fonctions, les titres, les responsabilités ?

 Le fond est le même et les années viennent bâtir la même personne.

Bâtir et détruire parfois ? Y a t-il des choses que le temps détruit ? Renonce-t-on à certaines choses avec l’âge ? 
Comme disait Saint Paul, quand je suis jeune, je réfléchis comme un jeune. 

Qu’est-ce qui d’après vous fait que vous êtes toujours dans la parade à 90 ans? 
Par la grâce de Dieu et pas par la force de soi même. On reçoit la vie comme Dieu veut nous la donner. Et chaque âge à sa manière. A 20 ans on n’est pas comme à 90.

C’est comment à 90 ?
La vie est toujours un don de Dieu, nous sommes au déclin. Un jeune homme peut rêver. A 90 ans on attend la fin. C’est normal.

Quel rôle joue la souffrance dans une vie ? 
La souffrance est un élément nécessaire dans la vie. Avec l’âge on a des problèmes qu’il faut surmonter. 

A part la foi, qu’est ce qui est sacré ?
La vie est intouchable. Dieu nous l’a donnée et peut nous la reprendre Il faut savoir comment la gérer, comment se comporter avec elle.

Est-ce que la guerre a changé quelque chose en vous ?
La guerre est un accident de la vie… comme tant d’autres.

Comment vivez-vous l’évolution des mentalités qui ont changé, même au niveau des prêtres ?
Chaque génération a sa manière de penser et chaque homme peut évoluer à travers l’âge, avoir d’autres perspectives. Mais le fond de la vie est toujours le même.

Remet-on certaines certitudes en doute avec l’âge ? 
Ça dépend des personnes.

Vous ?
Non, je me suis donné à Dieu et je continue à le faire. Dieu est là il existe, je crois en lui et il m’a appelé à une haute dignité, je l’en remercie et je continue à avoir confiance en lui.

Si c’était à refaire, vous enlèveriez quoi de votre vie ?
Rien, je me suis laissé aller à la providence.

Le bonheur a-t-il toujours le même goût ? 
Quand on est jeune, on pense à être promu et quand on est patriarche, c’est la plus haute instance. C’est égal. 


…. Mais il n’est déjà plus avec moi. Son « moudabber » qui organise ses rendez-vous a déjà introduit un ambassadeur vers lequel le patriarche s’avance. Je ramasse mes effets, balbutie un « merci sayyedna » et sors, déjà oubliée par l’homme politique qui, du français avec lequel il m’entretenait, vire à l’anglais pour recevoir avec intérêt son nouveau visiteur… certainement moins enquiquinant que moi. 

Un peu déçue de cette entrevue hermétique, j’essayais de la comprendre. Je me butais à vouloir trouver des réponses claires après notre rencontre. Je n’en ai pas eu. Interpréter ses propos relevait quasiment de l’herméneutique. Il ne se livrera pas. Ne se mouillera pas. 
Le mot Dieu reviendra dans toutes ses répliques. Il s’y accrochera pour surmonter les difficultés de la vie. Il expliquera tout par la Providence. Un autre mot qu’il répètera inlassablement pour tout dire (ou pour ne pas me répondre ?) L’engagement est aussi une autre de ses constances. Le devoir d’être fidèle à son engagement. À son image, d’homme d’église. 

Mais en retranscrivant le tout, en relisant encore et encore, peu à peu les choses se sont éclaircies pour moi : La grande force du Patriarche serait probablement de se fondre dans un rôle qu’il s’est juré d’avoir et de défendre, par respect pour une vocation investie par Dieu lui-même. Même s’il avait peur de la mort, comme tout humain, même s’il pensait que Dieu pouvait laisser tomber ceux qui se détournent de lui, même s’il attendait la fin… Sa constance était de demeurer un homme d’Église, fidèle à tenir sa promesse qu’il a faite depuis l’âge de 15 ans. Cette détermination, ce long et dur chemin de résistance, de patience, d’écoute, de silence grandissaient avec lui, le blindaient. 
C’était là, sa plus grande force, sa plus grande richesse. C’était la leçon de vie qu’il laissait dans son sillage. La persistance, la persévérance, l’acharnement à répondre oui, à tout moment, au devoir, à l’image qu’il s’est assigné. Certains lui en voudront, d’autres le béatifieront. Lui, impassible, gardera en lui ses pensées les plus profondes. 

L’entrevue a été faite en septembre 2010, quelques mois avant qu’il ne se retire de ses fonctions, le 26 février 2011. 

 

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