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Jean Boghossian : ‘‘La liberté de l’artiste est la chose la plus importante pour moi’’

04/10/2018|Nelly Helou

Venu du monde de la joaillerie à celui de l’art, Jean Boghossian, natif de 1949, présente à Beyrouth une exposition de 75 toiles dans un bâtiment en ruine portant les stigmates de la guerre. Situé dans les souks du centre-ville, cet immeuble emblématique avec sa belle façade des années 20 du siècle dernier fut le siège de l’Orient-le Jour. Pour installer l’exposition il a fallu le nettoyer, l’éclairer et ajouter des grillages y compris tout au long de sa cage d’ascenseur pour assurer la sécurité des visiteurs. C’est d’ailleurs la première fois que le public y accède. Ses portes sont ouvertes à tout vent, on voit de partout Beyrouth, les églises, les mosquées, les immeubles, la nouvelle architecture de Zaha Hadid, la mer et la montagne au loin. Simultanément Boghossian présente à la Crypte de l’église Saint Joseph des livres brûlés et des parchemins.
Ne manquez pas de visiter cette double expo. Attardez-vous devant les peintures de grandes dimensions de 4 mètres sur 3, ou moyennes. Vous aimerez les acryliques, les collages brûlés, les multiples représentations abstraites de Giverny, l’impact du rythme, du mouvement, des couleurs et du chalumeau dans ces toiles. A la crypte, vous découvrirez l’aspect artistique des livres brûlés.


Rencontre avec le joaillier-peintre 
Longtemps, Jean Boghossian était connu comme joaillier, maintenant on parle de l’artiste. Comment expliquer ce changement ? 
Beaucoup de gens ont des doubles et des triples vies et peuvent les vivre toutes intensément. Il est vrai que je suis joaillier de naissance et de métier. J'ai appris le dessin à l'âge de six ans, et j'ai grandi avec les pierres et les bijoux. Avec la guerre qui a meurtri le Liban, je me suis exilé à Bruxelles et j’ai voyagé de par le monde. 
A l'âge de 36 ans, j'ai acheté à mon fils aîné Roberto qui avait neuf ans un chevalet et des articles de peinture. Le soir même j’ai commencé à peindre et je n'ai plus jamais quitté le monde de l’art. J'ai commencé à faire des recherches personnelles. Puis j'ai rencontré une artiste qui est venue voir mon travail, me disant ‘tu patauges !’ Elle m’a invité à rejoindre un groupe d’amateurs à qui elle donnait des cours d'art. Je l’ai fait pour un temps puis j’ai décidé de m’inscrire au cours du soir de l’Académie des beaux-arts de Boitsfort à Bruxelles. Nous avions trois séances sur l'histoire de l'art, deux en soirées et le samedi. J'ai pu acquérir une vaste culture artistique avec d'excellents profs avec qui je me suis lié d'amitié. Ils voyaient que j'étais passionné par l'art et toléraient mes absences quand je devais voyager pour la profession. Je rattrapais toujours les cours. En plus de la formation académique, il y avait les visites des musées à Paris, à Cologne ou ailleurs ce qui renforçait nos connaissances. Cela manque au Liban.

Quel genre de peinture vous a accroché ?
Au début, j'ai commencé à appliquer les différentes écoles. Je me suis essayé dans l'impressionnisme, le cubisme, mais j’avais du mal à m'adapter à l'abstraction car j'étais encore dans le figuratif. Progressivement, en approfondissant mes connaissances de l'histoire de la peinture et des artistes qui la jalonnent, j’ai réalisé que chaque peintre y a ajouté quelque chose au fil du temps. Et j'ai compris le saut vers l'abstraction. Que j'ai adoré ! J’ai franchi le pas de la liberté et je me suis retrouvé dans un monde encore plus beau où je pouvais croquer un portrait de femme en trois minutes en faisant quatre traits. J'ai compris aussi qu'il y avait moyen de travailler dans l'urgence. Je me suis essayé à toutes les techniques : le pliage, le collage, l’arrachage... Jusqu'au moment où je suis arrivé au brûlage que je continue d’explorer. D’ailleurs comme joaillier j’utilisais le chalumeau pour créer des bijoux. 

Avez-vous continué en même temps la joaillerie ? 
Oui, j'ai continué jusqu'il y a trois ans où j’ai décidé d’arrêter complètement la joaillerie pour me consacrer entièrement à mon art. Durant de longues années j’ai réussi à concilier ma vie professionnelle et ma passion. La journée j'étais au bureau ou je voyageais à Genève ou à Anvers pour mon travail. Le soir en rentrant j'allais directement à l'atelier. Je pouvais être fatigué, dès que j'ouvrais la porte j'entrais dans un nuage, dans un bonheur total c'était pour moi un havre de paix et méditation. 
J'ai alors commencé à me demander comment être à la fois moi-même et apporter quelque chose de nouveau, de différent, de supplémentaire à l’histoire de l'art. Une obsession ! D’ailleurs, on ne sait jamais de son vivant si on a ajouté quelque chose au monde ou pas. Beaucoup de peintres sont tombés dans l’oubli, alors que d’autres ont traversé le temps. C’est l'histoire qui le dit.

Comment êtes-vous arrivé au thème du feu ?
J'ai commencé à expérimenter le feu sur une toile, voir par exemple à quel moment avec quelle ouverture du chalumeau, à quelle température le jaune devient brun ou devient noir. Comment le trou se forme comment il brûle quand est- ce que j'éteins. Cela fait huit ans que je suis dans le feu et que j'expose mon travail. Je pensais que cela ferait partie d'une de mes expérimentations et que je passerais à autre chose comme je l’ai fait dans chaque étape de ma vie. Avec le feu les résultats sont aléatoires aux multiples facettes et techniques. Nous dansons à deux la danse du feu. Je continue à explorer et à expérimenter, travaillant avec une soixantaine d’instruments : différents chalumeaux, des éléments de soudures de la poudre, du métal …. Je suis toujours en marche. 

‘Building With Fire’
Venons-en à votre présente expo. Pourquoi avez-vous choisi d'exposer dans ce bâtiment détruit du centre-ville ? 
Cette expo est d’une grande importance pour moi en tant que Libanais et pour le pays, car elle a rapport avec un immeuble emblématique qui raconte à travers les stigmates de la guerre et les graffitis, son histoire. Moi, je raconte la mienne et l’on se met ensemble pour raconter une histoire sur le Liban.

Sur les quatre étages du bâtiment vous présentez 75 toiles. Parlez-nous de cette exposition ? 
Mon exposition regroupe le travail de ces trois dernières années. Elle s’étale sur les quatre étages créant un dialogue entre le bâtiment et les toiles. Dans ce ‘Building With Fire’ qui a été détruit par le feu, j’ai donné à mon exposition le même titre ‘Building With Fire’ ou reconstruire avec le feu’. Les murs sont impressionnants mais en chaos, et mon travail y introduit la géométrie, l’ordre, l’harmonie de l’art et la beauté. Ceci est un peu la signification générale de l'exposition. Maintenant, il y a quelques œuvres assez particulières dont j'aime parler. Une que j'ai appelée ‘labyrinthe’ où j'ai travaillé le feu sur une toile qui a l’aspect d’un labyrinthe. Parce que chacun de nous a son propre labyrinthe. Pour moi c'est Alep, Mardine, Beyrouth, la Belgique ; avec les embûches, les difficultés, les hauts et les bas, les mariages, les divorces. Au deuxième étage, je présente « le pont infranchissable fait en polystyrène portant des inscriptions de différentes langues, réalisées de façon abstraite et illisible par les techniques du feu. Ce pont est censé réunir les cultures et créer un passage entre elles. Mais il se rétrécit au milieu pour montrer qu’il y a toujours une incompréhension entre les peuples et les civilisations. Toutefois ce passage étroit n’est pas totalement fermé, en signe d’espoir, qu’un jour il y aura la paix au Proche Orient et dans le monde.

D'autres toiles importantes à souligner ? 
Il y a une succession de dix toiles brûlées par le feu, où j'ai écrit « je rentre dans la peinture du feu pour entrer en moi-même et j'en sors au bout, libéré ». J’ai utilisé une technique inédite où j’ai amené la peinture acrylique et les pigments dans la fumée ce qui m’a permis d’obtenir un genre de structure géométrique mêlant ces trois éléments. J’ai réalisé aussi un immense drapeau intitulé le drapeau des dômes. Car les dômes ce sont les cathédrales, les églises, les temples, les mosquées, les synagogues. Et ce grand dôme est la coupole du ciel et du cosmos qui réunit tous les autres. J'ai marqué sur le mur : " Le drapeau de l'artiste c'est la liberté de l'art" 
En conclusion la liberté de l'artiste est la chose la plus importante. Je n'aime pas être catalogué. Aux gens qui me demandent à quelle école j’appartiens, je réponds : je suis moi-même, je ne fais partie d'aucune école, je suis libre, c’est ma force, mon capital. 

A la crypte de l’USJ vous exposez des parchemins brûlés et surtout des livres brûlés. Quelle en est la signification ?
Les livres brûlés sont pour moi des livres sauvés. Aujourd'hui le livre est en train de perdre son importance face aux lectures électroniques. Or le livre pour moi est une passion, j'adore le papier, j'aime le sentir. J’achète les livres au marché aux puces pour la qualité du papier et rien d'autre quelle que soit la langue. Quand ils ont de belles couvertures et illustrations je les garde dans ma bibliothèque. Sinon j’applique les techniques du brûlage. Ce qui m'intéresse c’est de voir comment un livre brûle, comment le feu agit. Cela demande de la dextérité pour obtenir des formes, des textures, des couleurs et de beaux effets artistiques. Des fois, je mets trois livres ensemble ou j’en emboite deux et les effets sont surprenants. Les livres prennent la forme d’un volume. Puis j’évolue dans mes techniques de brûlage et les détails obtenus sont impressionnants. Mes livres brûlés sont comme le phénix qui renait de ses cendres, d’ailleurs c’est le titre que je leur donne. 

L’art, un langage universel
Quid de votre action humanitaire ? 
En 1992 avec le soutien de mon père et de mon frère, nous avons créé une fondation dont le siège est à Bruxelles à la villa Empain. Son but est d’encourager l’art et de venir en aide aux artistes. L’art est un langage universel et à travers la fondation nous essayons de rapprocher les cultures de l'Orient et de l'Occident. Les jeunes artistes primés reçoivent une récompense financière et sont invités à séjourner à la villa. Je voudrais souligner que je n’expose jamais à la Fondation, et je ne l’ai pas créée pour faire mon propre éloge.

Vous avez choisi de rester en Belgique. N’envisagez-vous pas de revenir vivre au Liban ?
Je viens très souvent au Liban mais la Belgique est l'endroit où je travaille. Au Liban on n'a pas envie de s’enfermer dans un atelier parce qu’il fait beau. A Bruxelles on a la conscience tranquille, pas de scrupule.

Vous vous sentez occidental ? 
En quelque sorte oui et je suis reconnaissant à la Belgique qui nous a accueillis et nous offre cette belle qualité de vie, d'ordre et de bien-être. En Orient on n'a pas cette discipline mais il y a la chaleur humaine. Toutefois il nous manque beaucoup de choses encore pour nous épanouir.

Et l'Armenie ? 
Je suis né à Alep, je n'ai pas connu l’Arménie, mais c’est mon pays d’origine. Son histoire est incroyable. Terre d’invasion continue elle a préservé la langue arménienne l’une des plus anciennes au monde. Je comprends l'arménien mais ne le parle pas et j’aime sa calligraphie très artistique. Je me sens tout autant arménien que libanais. Je ne dis pas syrien quoique né à Alep car je ne m'identifie pas avec le régime. 
Par ailleurs, j’étais très fier de représenter l’Arménie à la 57eme biennale de Venise du 13 mai au 26 novembre 2017. Ce fut pour moi une expérience très enrichissante et valorisante pour un artiste. Certaines des peintures qui étaient exposées à Venise le sont actuellement dans ma présente expo à Beyrouth. 

Qui assure la relève a la joaillerie ?
J'ai trois enfants de ma première épouse qui était libanaise arménienne. Ma deuxième épouse Katy est belge. Deux de mes jeunes enfants sont avec nous dans la joaillerie et le troisième est au Brésil. Il a changé totalement de vie et il est très heureux. Il a ses raisons, nous avons les nôtres. Le plus important est de laisser un héritage moral pour l'humanité et c'est la contribution au monde qui compte. Avec mes enfants nous sommes à la sixième génération de joailliers mon arrière grand- père était joaillier à Mardine.
 

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