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20 rue du Caire : la maison du bonheur

24/09/2019|Bahjat Rizk

Longtemps je me souviendrai encore de cette belle adresse parisienne qui a abrité tellement de souvenirs joyeux et qui est aujourd’hui plongée dans l’obscurité, le silence et l’absence. Plus de 25 ans de ma vie ont été engloutis, même si une grande lumière persiste à jamais.

 

Il y avait Dominique, femme généreuse et solaire et ses deux garçons Sebastien et Sandro, deux êtres fabuleux, fins, sensibles, intègres et courageux. Le 20 rue du Caire retentissait en permanence d’éclats de rire et de belles émotions chaleureuses. Je veux continuer à me souvenir jusqu’à mon dernier souffle, de ces moments heureux.

 

Un quart de siècle plus tôt, peu après mon arrivée à Paris, s’étaient présentés à moi, mes deux jeunes cousins parisiens que je n’avais jamais rencontrés à cause de la distance géographique et des aléas de la vie. Ces deux adolescents exquis m’avaient conquis par leur délicatesse, leur tendresse et leur excellente éducation. Ils étaient tellement accomplis qu’ils donnaient l’impression de sortir d’un livre d’images, à l’ancienne. Des rescapés de la belle époque révolue, du Liban d’avant-guerre. 

 

La vie leur avait donné la vivacité et la grâce et leur mère veillait avec beaucoup de dignité et très peu de moyens, à les préserver et à les épanouir. Même si les choses sombres et les multiples tracas de la vie existaient de manière récurrente, elle savait les conjurer d’un large sourire bienveillant et les écarter d’un revers de la main. Elle avait traversé maintes épreuves douloureuses mais sa foi profonde et intériorisée continuait à la guider et à éclairer son chemin. Tout son trésor, c’était ces deux garçons merveilleux auxquels elle avait vaillamment consacré tous ses efforts et toute son énergie.

 

Le 20 rue du Caire était un immeuble tranquille, au cœur du Sentier parisien, à proximité du Marais, cœur historique de la ville, où Dominique et ses deux fils avaient trouvé refuge et dont ils occupaient par alternance plusieurs petits espaces, répartis sur quatre étages, entre les ateliers de confection et quelques personnes discrètes. C’était devenu de fait un immeuble familial. 

 

Par la magie des êtres, ce décor étriqué devenait un univers ludique et enchanté. Dominique avait même aménagé une petite terrasse très fleurie sur cour dont on pouvait, en enjambant la porte- fenêtre, profiter aux beaux jours. Ainsi on passait de l’autre côté du miroir, d’un environnement improbable et incertain, à un univers féerique où la joie de vivre semblait triompher, à tous les coins de rue.

 

Je les ai accompagnés durant 25 ans, pensant que la vie les avait comblés de ses bienfaits et que quoi qu’il arrive, ils seraient sauvés par l’amour infini et inconditionnel de leur mère et par la providence qui semblait veiller sur eux. Que d’anniversaires célébrés au fil des ans, de repas dominicaux plantureux, de fêtes enthousiastes, de rencontres amicales et familiales, d’amours florissantes et d’événements heureux…Pas de place pour l’amertume, la rancœur ou la méchanceté ou toute autre forme de négativité. Il n’y avait de place que pour l’espoir, la confiance, l’innocence et l’amabilité. 

 

C’était un va et vient continu de jeunes joyeux et créatifs. Pour une fois on semblait pouvoir vivre d’amour et d’eau fraîche. Je me rendais régulièrement au 20 rue du Caire pour rejoindre cette seconde famille parisienne, pour qui le bonheur caché semblait être une vocation.

 

Puis l’horizon s’est assombri, tout d’abord quelques nuages, puis des orages, un séisme et enfin un vide abyssal.

 

Sandro à peine trentenaire tomba gravement malade et malgré les efforts soutenus et conjugués de sa mère, de sa fiancée dévouée Goska, une maladie incurable des poumons l’épuisa durant trois longues et douloureuses années avant de l’emporter. Il s’accrocha à la vie qu’il aimait et ne voulait pas comprendre jusqu’au bout qu’elle l’abandonnait. Lui qui avait connu un premier abandon dans son enfance et un déracinement à cause de la guerre du Liban.

 

Sandro était un être complexe à la fois très doux et intransigeant comme savent l’être les grands idéalistes. Il avait gardé son âme d’enfant et pouvait parfois s’endurcir ponctuellement pour se protéger. Mais vite la douceur reprenait le dessus sur la douleur. C’était le cadet et son frère aîné, depuis l’enfance et l’exil, le soutenait fraternellement. De longues conversations avec lui m’ont permis de l’approcher et d’apprécier sa maturité précoce et paradoxale. Il est resté l’adolescent romantique et le rêveur passionné qui faisait chavirer tous les cœurs autour de lui.

 

Il lâcha prise à bout de forces, il y a deux ans à la fin de Juillet et ses funérailles furent pour moi incontestablement, un des moments les plus tristes de ma vie. Je l’avais connu au sortir de son enfance et à mes yeux, il conservera pour toujours, cette enfance amoureuse et affective à laquelle il s’était ancré. Devant son cercueil, son père, sa mère, sa fiancée, ses oncles, ses cousins et ses amis effondrés s’étaient tous recueillis et on n’entendait, après les prières, durant de longues minutes, que le silence pesant, traversé de sanglots étouffés.

 

Alors Sébastien a pris le relais, il avait tout géré et tout porté sur ses épaules. C’était quelqu’un de fiable et de fier sur qui on pouvait compter. Sous ses dehors nonchalants de séducteur ténébreux, il savait être fidèle et responsable. Il affrontait, décidait, prenait des initiatives et mettait en action. Sans se départir de sa gentillesse naturelle. Il avait fondé une famille adorable avec deux jeunes enfants Gabrielle et Raphael et sa belle épouse Julie qui en avait déjà deux autres, Goran et Justine. Une grande histoire d’amour qui s’était déjà étalée avec beaucoup de bonheur sur une quinzaine d’années.

 

Dominique avait déserté le 20 rue du Caire pour le rejoindre dans le sud de la France et j’étais venu lui faire une ultime et dernière visite, avant le déménagement. J’avais un petit serrement de cœur mais la vie semblait à nouveau leur sourire et je me promettais un jour de les retrouver dans leur nouveau cadre au bord de la Méditerranée. Une manière de se rapprocher du Liban auquel Sébastien était très attaché. Et puis son père Samih et ses oncles Sélim et Samir n’étaient plus tellement loin. Une occasion de reconstituer l’univers familial qui s’était éparpillé. 

 

Hélas Sébastien tomba à son tour malade comme si le sort semblait s’acharner. Comment le destin peut-il être aussi cruel ? Comment passe-t-on sans transition d’un conte de fées à une tragédie grecque ?

 

La santé de Sébastien déclina rapidement et il revint à Paris en quête désespérée d’une greffe des poumons. Il contracta une terrible et malencontreuse infection. Je lui rendis visite et dans son regard ainsi que dans celui de ses parents on pouvait lire qu’ils savaient déjà. De mon côté, je ne voulais pas reconnaître que c’était une visite d’adieux car Sébastien était d’une extrême pudeur avec beaucoup de tendresse et d’humour. 

 

A peine une semaine après, transporté en urgence en animation, il attendit vaillamment l’aube pour étreindre sa fille et rendre l’âme discrètement le jour de l’Assomption. Devant son cercueil et avant la fermeture, après la bénédiction du prêtre, Dominique mit l’Ave Maria en syriaque que Sébastien aimait tellement écouter. Il semblait juste dormir, le visage serein et beau, traversé d’un large sourire.

 

A deux ans d’intervalle, Dominique avait perdu ses deux garçons qu’elle avait tellement chéris et malgré le ravage déchirant de toute sa vie, elle gardait sa foi et consolait même les autres, en essayant d’alléger leur peine. De mon côté, incrédule, je portais le deuil de mes deux cousins qui avaient éclairé durant 25 ans ma vie parisienne et avaient donné vie à cette ville, par leur jeunesse éclatante, leur idéalisme et leur joie de vivre. 

 

Maintenant il me semble les croiser plusieurs fois durant la journée à de multiples endroits de la ville et parfois je ferme les yeux pour qu’ils apparaissent devant moi et que je puisse entendre leurs voix. On porte les êtres perdus en chemin, emportant avec eux une partie de notre propre vie. Je comprends exactement pour la première fois ce que veut dire la mort dans l’âme. Je me suis brutalement heurté à une réalité matérielle sourde, aveugle, muette, mystérieuse et incompréhensible. Je ne sais pas si je dois me révolter ou me plier. 

Au-delà de ce point-là, il n’y a aucune certitude, c’est la colère impuissante ou l’acceptation confiante.

 

20 rue du Caire continuera à représenter pour moi la maison du bonheur car les souvenirs heureux qui sont un don de la vie nous appartiennent. Personne ne peut nous les reprendre. Même si probablement l’adresse est occupée, à l’heure qui l’est, par d’autres inconnus qui ne se doutent pas de la mémoire des lieux.

 

Désormais je n’ai plus qu’à attendre mon tour, pour un jour savoir mais j’ai l’impression que malgré la vie qui petit à petit s’éloigne, je ne voudrais pas que le 20 rue du Caire s’estompe trop vite et le seul moyen que j’aie pu trouver, c’est de le retenir et de le fixer momentanément, dans ma mémoire et par mes mots.

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