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17 juillet, fête de Sainte Marine : Sacraliser la mémoire

17/07/2023|Gisèle Kayata Eid, Montréal

Pour le commun des mortels, le 17 juillet est une date anodine dans les éphémérides. Mais depuis 2018, depuis le rapatriement de sa dépouille de Venise au Liban, Sainte Marine de Bithynie intéresse les Libanais. Une sainte bien de chez nous ressuscitée par une incroyable investigation quasiment policière suivi d’un film exceptionnel : Morine 

 

Si aujourd’hui on s'attache à cette sainte passée dans la légende c’est parce qu’un fervent réalisateur, Tony Farjallah, s’est mis en tête d’en savoir plus long sur ce moine qui, en fait, était une femme rentrée au monastère pour vivre au plus proche de son Dieu. Il en a fait un film, Morine, qui raconte l’invraisemblable histoire vraie de « Sainte Marine la déguisée », qui a vécu sous le nom de Frère Marin, mort en 750, et qui aurait vécu dans un monastère dans la vallée de Qanoubine, au VIIIème siècle, 

 

Tout commence pour Tony Farjallah quand un ami moine lui parle d’un livre : « Le péché blanc » et lui conseille d’en faire un film. Les années passent et la requête trotte toujours dans la tête du professeur à la LAU, scénariste de son métier. Occupé par ses étudiants et les courts métrages qu’il écrit et dirige, Farjallah reste toutefois hanté par cette histoire. Elle va l’accompagner durant plusieurs années, jusqu’à son apothéose : la sortie en août 2018 du film Morine. Il partage alors avec son public, l’incroyable histoire de ce moine qui aurait vécu selon la légende, quelque part dans la montagne libanaise. 

 

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Il aurait pu prendre la légende et broder dessus, sauf que le cinéaste s’est bien vite transformé en journaliste d’investigation à la recherche d’une vérité qui lui tenait à cœur.  A qui appartient cette main gauche retrouvée dans les décombres d’un couvent dans la vallée de Qanoubine ?  C’est à Venise qu’il trouvera la réponse après plusieurs années de recherche, allant de couvent en couvent, avant de tomber, dans la cathédrale Santa Maria Formosa, sur un cadavre exposé avec la mention « un moine libanais » : Frère Morino... Et, grosse surprise, amputé de sa main gauche. « Nous sommes remontés dans les archives jusqu’à l’an 1210 environ. Il s’agit bien de ce moine dont parle la légende. Il aurait été transporté par les Croisés...jusqu’en Italie. » raconte Tony Farjallah lors de la discussion qui a suivi la projection du film Morine * au Festival du film libanais à Montréal en juin 2023.

 

La légende n’en était plus une.  Il y avait une réalité historique tapie au fond de la vallée sainte. Il fallait en parler. « On s’est fait la promesse de la ramener dans son pays d’origine. On a pris contact avec les églises au Liban, en Italie pour ramener le corps et on l’a transporté à Qanoubine, grâce à la générosité du libano américain Philippe Ziadeh qui a assuré le transport dans son avion privé. ». 

 

Il fallait en parler et même produire un film qui se déroule dans un monastère libanais du VIIIème siècle. Telle était la mission que se sont donnée Tony Farjallah, réalisateur et son épouse Takla Chamoun, productrice et actrice qui raconte : Le plus dur a été de tout reconstituer. Créer un décor vieux de 12 siècles n’était pas chose aisée. Au Liban, il est difficile de trouver des endroits vierges de toute civilisation ou urbanisation. Le vieux port de pêcheurs où l’action se déroule n’est pas en carton. Il a été bâti pierre après l’autre. Les habits ont dû être confectionnés pour les acteurs, les ustensiles de cuisine créés, les accessoires tels les cuillères en bois par exemple reconstitués. Il fallait monter tout de A à Z, le Liban n’ayant pas de banques de costumes d’époque, etc. Nous marchions des heures pour trouver un lieu qui serait conforme à notre besoin. Puis il a fallu tourner en montagne, dans ce qui s’apparente à la vallée de Qanoubine, dans un couvent, lui-même construit (qu’on voit dans le film sur le haut de la falaise). Les scènes étaient très dures à tourner. Il ne s’agissait pas de prendre de belles prises de vue, mais de faire évoluer les acteurs qui traversent un pont datant du XIIème siècle, accessible après deux heures et demie de marche dans la vallée, l’équipement sur le dos... Il fallait tourner des scènes en plein hiver, quand la neige recouvre flancs et vallées, avec une jeune actrice qui y marche pieds nus, gravit un escalier avec un poupon qui vagit entre ses bras. Des conditions extrêmes, couteuses, qui ont avalé les économies du couple qui tenait à son film. » 

 

Mais au-delà de la production faramineuse de Morine et sa réalisation dans des conditions très difficiles, il a fallu donner du sens à ce long métrage de deux heures. Il fallait livrer un message. des « codes » selon l’expression de Tony Farjallah. 

 

Il y en avait beaucoup : Une portée historique, inédite, car le film nous plonge dans un temps révolu, une histoire datant du Moyen- âge mais qui se déroule sur notre territoire. Avec tous les détails qui s’y rapportent. 

Mais il y a aussi la dimension spirituelle incarnée par la foi profonde de cette jeune fille élevée par son grand-père, lui-même prêtre, qui s’introduit comme jeune garçon dans un monastère celui où vivait son propre père devenu moine à son veuvage pour se consacrer à Dieu. Un sujet épineux qui a nécessité d’abattre bien d’obstacles pour y naviguer, comme pourraient le constater les spectateurs : éviter l’aspect conflictuel entre le profane et le sacré; notamment faire admettre un film essentiellement chrétien auprès d’un clergé réfractaire aux insinuations contre leurs ordres monacaux : rigidité, méchanceté, rancune... Autant d’attitudes prises par les moines du film. Sans parler de l’intransigeance de l’Église catholique face au refus du sacerdoce pour les femmes, quitte à les pousser au sacrifice ultime, comme ce fut le cas de Marine qui a brûlé sa vie pour pouvoir y accéder. Sans vouloir épingler au passage les religieux, il a fallu poser la question sous-jacente : qu’est-ce qui est plus condamnable chez un moine : lapider une coupable ou suivre l’enseignement du Christ qui a lui-même pardonné à la pécheresse ? 

 

La question de transgenre se pose aussi. Nullement prise à partie dans le film comme l’explique le réalisateur : la jeune fille n’est pas travestie, mais bien une « transvestite » (en anglais, dont l’étymologie italienne signifie changer de vêtement, non de genre). La question non abordée mais soulevée implicitement a été résolue tout aussi vite : finalement quelle différence ? Tant qu’il s’agit de l’âme de la personne qui est impliquée dans ce parcours.

 

La psychologie comportementale n’est pas en reste : l’ambiguïté, l’appel simultanément du bien et du mal tapie au fond de chacun d’entre nous... jusqu’à la tentative de suicide de cet autre moine, impuissant devant la tentation de la chair. La révolte des marginalisés personnifiée dans cette prostituée qui veut faire subir à ce (cette) moine la même humiliation et le même regard méprisant que la société lui jette. 

Un film dense qui rappelle le patrimoine exceptionnel du Liban : les superbes paysages de la vallée sainte, consacrée par l’UNESCO, la langue du Christ ressuscitée, les splendides chants liturgiques araméens psalmodiés, le tout créant une ambiance exceptionnelle, quasi biblique. 

Une histoire tissée de passions, trahisons, abandons et d’amour maternel ou filial inconditionnel comme le vit la jeune Morine dans une très belle séquence où, vierge et nullipare, elle se voit avoir une lactation pour nourrir le nouveau-né qu’on lui a mis dans ses bras et que personne n’acceptait de recueillir. « Un miracle comme ceux qui ont jalonné la réalisation de ce film », aux dires de Tony Farjallah. « Comment à ce propos expliquer que la jeune et talentueuse actrice Carmen Bsaybess, révélation incontestée, ait pu jouer des heures, les pieds nus dans les sandales en s’enfonçant dans un demi-mètre de neige... ou comment, au moment précis du tournage, il s’est mis à neiger donnant encore plus de punch à la scène de l’errance de Morino, le bébé dans les bras, si ce n’est un miracle ?  La main de Dieu était certainement là, conclut le réalisateur, satisfait d’avoir réalisé le film pour lequel il a travaillé des années : « Pour faire passer un message dans son sermon, le curé prend deux heures. Il nous a fallu cinq ans de travail pour y arriver à travers un pan de notre histoire qui « rentre » dans nos cœurs. » Et d’ajouter, « parce que le cinéma n’est pas une tribune informative. C’est une toile qui exprime poétiquement quelque chose ».

 

Une attitude largement partagée par sa conjointe Takla Chamoun : « Nous allons continuer dans cette perspective. Donner corps aux histoires, aux faits, aux évènements pour qu’ils ne meurent pas et qu’ils ne soient jamais relégués au statut de légendes, comme ce fut le cas de Marine. Notre terre est imbibée de piété et de religion. Nous devons sacraliser la mémoire. Enraciner nos histoires dans notre terre. » Une gageure comme on peut le constater dans le film Morine qui a traité de spiritualité, sans aborder le confessionalisme. L’enjeu est grand et les difficultés extrêmes : « Comment attirer les sponsors ? Même dans le monde catholique la tâche est immense. Comment faire passer un film résolument chrétien qui atteste de la foi, de l’engagement illimité envers le Christ dans un environnement de plus en plus laïc ou du moins qui s’intéresse de moins en moins à des sujets religieux, que ce soit dans nos régions ou partout dans le monde ? » Il semble que le couple, tandem professionnel bien soudé, soit résolument décidé à le réaliser : « C’est notre mission et nous croyons qu’avec notre terreau humain nous y arriverons». Une foi profonde en leur pays... de celles qui déplacent les montagnes. 

 

 

*Morine, produit par LFA et distribué par Spirifilm, avec Carmen Bsaibes, Mounir Maasri, Hassan Farhat, Ghassan Massoud, Takla Chamoun, Mounir Keserwani.

 

 

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