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06/09/2021|Gisèle Kayata Eid

Il reste encore beaucoup de monde au pays

 

Il y a ce clocher qui résonne de mont en mont. Il y a ce berger qui veille sur ses moutons. Il y a cette petite brise qui fait bouger les vignes qui jaunissent. Il y a cette fraicheur des nuits de septembre et il y a tout ce bon peuple qui habite montagnes et vallées. 

Dans une sorte de micro-pays, abritée par les rochers et les reliefs escarpés, je comprends mieux et je suis plus tranquille. 

Les familles peuvent quitter, les rideaux de fer se baisser, les ventres se coucher vides… demeurera la lune pour éclairer ces nuits étoilées où entre nous et le firmament, aucun discours ne peut briser le charme de ce pays qui est le mien. 

Mais il y a aussi et surtout ces gens du terroir. Ceux qui faisaient leur kecheck avec du lait devenu denrée rare et qui aujourd’hui mangent du pain sec. Celles qui, de sobhiyeh à l’autre, se passaient des recettes sophistiquées et qui aujourd’hui ont évacué complètement la viande de leur menu. Il y a ces enfants qui jouent avec ce qu’ils trouvent dans les buissons et sur les bas-côtés des routes désertées par manque d’essence mais qui n’iront pas à l’école. Il y a ces vieux, amputés de tendresse qui voient partir l’un après l’autre leurs amours et leur vie avec… 

Il reste encore beaucoup de monde au pays. Tout un monde qui s’agrippe. Aux rochers, aux arbres, aux lopins de terre qu’ils cultivent avec les semences qu’ils gardent précieusement pour la prochaine récolte. 

Et pour tous ces gens, qui sont les miens, tout peut s’anéantir, emplois, économies, commodités et infrastructures si précieuses comprises. Leur reste une seule et grande richesse qu’ils couvent sans le savoir : une foule de jeunes qui ne quitteront pas. Qui œuvrent dans des ONG, qui veulent réaliser, résister, qui triment pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles. Ces jeunes et moins jeunes dont le sens de la responsabilité est si fort qu’ils n’accepteront pas de tout laisser tomber. Même si tout dans le pays les a laissés tomber. 

Et les seuls à porter encore un costume ou un turban en pensant y trouver leur respectabilité ne savent pas encore ce que nous les gens du pays savons : Que la terre et la famille ont encore un sens. Un sens que les avides de dollars, de lollars et de bobards dans leurs bunkers fortifiés, rafraîchis par des appareils dont le courant ne se coupe jamais, traqués dans leurs voitures blindées, isolés dans leur avidité et leur cupidité, dans leur lit où leur conscience ne vient plus les chercher… Toute cette meute prise à se dégager de la pince qui attrape leur queue et qui se débattent, misérables, à s’en dégager… Tous ces insatiables, des milliards de fois persiflés par des millions de personnes, ne savent pas que cette force vive, lovée dans des cocons d’amour et de traditions, restera, persistera et gagnera. Parce qu’un pays ce n’est pas seulement un gouvernement et un pouvoir politique, c’est surtout un territoire et un peuple. Et ça, c’est notre véritable résistance. C’est ce qui calme mes angoisses et mes peurs à l’égard de ce que chantait le grand amoureux du Liban, Wadih el Safi : « ce morceau du ciel » qui est le nôtre.   

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