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MA DECLARATION : GISÈLE KAYATA EID

Actualités

RENCONTRE
09/09/2020

A l’occasion du 100ème anniversaire de la proclamation du Grand Liban et pendant tout le mois de septembre, l’Agenda Culturel va au-devant des acteurs culturels, économiques et du corps médical du pays pour leur demander de partager, un siècle plus tard et, surtout, un mois après l’impitoyable apocalypse qui s’est abattue sur Beyrouth, leur ressenti, leurs sentiments et clamer leur propre déclaration. 

Gisèle Kayata Eid,

Journaliste et auteure

 

Quel regard portez-vous sur le centenaire du Liban ?

Il y a deux Liban dans ce centenaire. Celui d’avant et celui d’après 1975. Le premier était florissant, malgré les émeutes, les dissensions, voire même les guerres quand un certain 5 juin 1967 nous avons été obligés de peindre nos vitres en noir, à Beyrouth. C’était ce que nous croyions être des « ajustements » pour un meilleur avenir. Mais depuis 1975, c’est la dégringolade. Même après la cessation de cette guerre fratricide à acteurs variables, aucune belle parole, décision héroïque, accord historique, entente ou complicité au gré d’une macabre chaise musicale n’a pu reconstituer le puzzle des 10452 km2 qui s’est effrité. Entre duplicité, corruption, clientélisme et nombreuses allégeances moyennant rémunérations outrageantes de toutes sortes, l’horloge s’est détraquée, ses roues ne s’emboîtent plus et elle a sonné son glas avec cet horrible 4 août. 

 

Comment avez-vous vécu la catastrophe du 4 août ?

La question devrait être plutôt : « Comment vivez-vous la catastrophe du 4 août ? » parce que depuis ce jour funeste, les mots que je manipule aisément d’habitude ont tous besoin de superlatifs pour tenter d’exprimer ma rage, ma colère, ma frustration, mon désarroi, ma tristesse. Je n’écoute plus de la musique depuis. Les conversations autour sont futiles, anodines, hors sujet. Ma pensée est aspirée par des photos, des vidéos, des histoires de détresse suprêmes. Mon esprit cherche désespérément à faire bouger les choses pour trouver une solution. 

 

Considérez-vous que le Liban peut devenir une véritable nation ? 

Sans vouloir rentrer dans une exégèse dialectique du mot nation, et si je peux emprunter à Amine Maalouf sa judicieuse analyse de l’identité, je crois que si nous acceptons la particularité singulière de chaque citoyen qui jouit de plusieurs identités (génétique, linguistique, religieuse, factuelle, historique, raciale, etc.)   et que si nous favorisons une identité citoyenne qui chapeaute toutes ces identités particulières, nous pourrons parler de nation. Mais tant qu’on se cantonne à réduire les citoyens à des religions, des régions, des appartenances… Il n’y a pas d’issue, ni de nation possible. L’État libanais ne peut se bâtir que sur un « devenir » commun plutôt que sur une origine identique pour tous. 

 

Le Liban est-il votre patrie définitive ?

Définitivement. Le Liban est ma mère-patrie. Celle qui m’a vu naître, qui m’a bercée, qui m’a donnée des ailes. Celle dont je rêve quand je suis loin. Celle qui souffre atrocement et dont la douleur me transperce. Ceci n’a rien à voir avec ma patrie de prédilection à qui je voue beaucoup de respect et un attachement rationnel et profond. Mais le Liban c’est autre chose. Il fait partie de moi. C’est atavique. 

 

En ces jours historiques, quelle serait votre propre « Déclaration pour le Liban » ?

Pour ce nouveau centenaire que nous amorçons dans la désolation, noyés de larmes et d’amertume, je déclare un nouvel élan pour un pays qui a eu amplement sa dose de malheurs. Pour cela :

  • J’invite tous ceux qui veulent s’aligner à une puissance, un État ou une idéologie à aller, géographiquement, rejoindre leurs commanditaires chez eux.
  • J’invite tous ceux qui veulent suivre un zaïm et se fondre en sa cause en oubliant la leur, à se convertir en serfs enchaînés dans les palais que leur idole détient à l’étranger et oublier les affaires publiques libanaises.
  • J’invite tous ceux qui veulent s’enrichir sur le dos des « happy few » qui veulent construire un Liban fort, indépendant et souverain qu’ils révisent les leçons de l’Histoire sur la chute des empires et qu’ils préparent leurs bagages.
  • J’invite tous ceux qui ont le goût du sang, des armes, de la dévotion macabre, du martyr et de l’obscurantisme à s’organiser pour trouver leurs pays de prédilection dédiés à leurs visions misérables.

Une fois débarrassés de ces sangsues qui ont confisqué nos vies depuis plus d’un demi-siècle, je déclare : 

  1. Le Liban neutre, solidaire et tourné vers l’avenir.
  2. Le Liban terre effective de toutes les opportunités pour ses ressortissants, de tous leurs rêves et projets aussi grandioses soient-ils et le refuge de tous les talents éparpillés.
  3. Le Liban de l’état de droit, de la connaissance, de la logique, de la pondération, de l’auto critique, du civisme, de la juste conscience politique et des responsabilités.
  4. Le Liban de la légendaire joie de vivre, de l’accueil chaleureux, des artistes créatifs, de la recherche d’excellence, de la culture qui se refuse à mourir et de toutes ces belles choses qui donnent envie de vivre, de chanter, de lutter, de croire, d’espérer.
  5. Le Liban du ciel bleu, pur, de la montagne verte et boisée, de la mer généreuse ouverte sur le monde, de la terre de lait et de miel de nos ancêtres.

Je déclare le Liban, réceptacle véritable et unique de toutes nos aspirations les plus folles, de nos lendemains qui chantent et de notre dignité retrouvée.

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