Houda Kassatly : Contrer la guerre contre le patrimoine Hommage à une œuvre photographique monumentale

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EXPOART
03/02/2020|Gisèle Kayata Eid

A celui qui pense que les Libanais ont baissé les bras, l’affluence à la Galerie Alice Mogabgab autour du thème du patrimoine culturel et environnemental a montré une fois de plus que le nerf de la société civile est vivace et n’attend qu’une occasion pour se manifester. 

 

 

Alors que l’euphorie de la reconstruction occupait et préoccupait le pays, l’œuvre de Houda Kassatly depuis 1978 interroge, dérange, provoque, remue… pour constituer aujourd’hui un témoignage inestimable, autant artistique que scientifique. Pour avoir fixé, fait découvrir, ressurgir de l’oubli, souligné, rappelé, magnifié nos richesses écologiques et patrimoniales, l’ethnographe chevronnée qui a humanisé l’objectif statique et classique de la photographie environnementale libanaise, s’est vu mériter par la Galerie d’art Alice Mogabgab une année d’hommages autour de thématiques épineuses : « De la fin de la guerre civile au Hirak, l’héritage malmené : architecture, environnement, réfugiés ». Cinq expositions pour un total de 365 photographies mettront à l’honneur les splendeurs architecturales et artisanales de Beyrouth et de Tripoli, les richesses écologiques des régions libanaises les plus éloignées jusqu’au littoral et Dalieh;  le drame vécu par les réfugiés palestiniens et syriens dans les camps du Liban et la présentation du dernier livre de Kassatly « De terre et de mains d’homme, la construction d’une maison à coupoles syrienne », publié aux Éditions Al Ayn, (disponible en versions française et arabe).

 

Pour lancer l’initiative, une table ronde a réuni de brillants intervenants qui ont relevé le legs exceptionnel, tant artistique que mémoriel de Houda Kassatly (qui travaille actuellement en collaboration avec l’ONG Arc-en-ciel).Ils ont aussi apporté de l’eau au moulin des Libanais assoiffés d’informations sur ce sujet délaissé, voire saccagé, par les autorités.  

 

Dr. Nadine Panayot Haroun a soulevé l’importance du patrimoine immatériel dans la définition légale du patrimoine. Les arts, la culture, la lutte contre la mondialisation, la revitalisation des cultures et des pratiques collectives, etc., ce qu’on appelle le patrimoine immatériel ne se limite plus à la terre et se trouve désormais inscrit juridiquement dans la définition du patrimoine. La conférencière souligne à ce propos que le jumelage de l’agriculture et la culture serait dans ce sens une démarche « visionnaire et pionnière ». Le patrimoine est désormais une conception, celle qui perçoit l’homme dans sa sensibilité, protège et conserve le bien public et glorifie les mains ouvrières qui font oeuvre de préservation pour les générations futures. Ce que Houda Kassatly « qui manipule son appareil comme une truelle » réalise en s’appropriant l’histoire et la mémoire « pour fixer les choses et les transformer. »

 

M. Levon Nordiguian s’est surtout attardé sur le travail de Kassatly dans Beyrouth et plus particulièrement ses anciennes demeures. Il a relevé l’apport anthropologique et philosophique de l’artiste (détentrice d’un DEA en philosophie), la pionnière à s’intéresser à l’aspect social de la ville (des façades avec des tapis « à taper » à la fin de l’hiver, l’esthétique des ruines, etc.) rompant ainsi avec la tradition des talentueux photographes qui ont fixé « les 30 glorieuses » mais en se cantonnant, à travers les cartes postales, à l’aspect touristique de la ville.   

 

Dr. Yasmine Makaroun Bou Assaf a surtout abordé le travail de Houda Kassatly dans le contexte tripolitain. Le regard inhabituel de l’artiste (docteur en ethnologie) sur des détails insolites, des ambiances, des artisans… font d’elle une sorte de « lanceur d’alerte ».  Son travail de mémoire contribue à stopper la déperdition de la ville et donne une lecture du patrimoine chargée de sens. Ses photos nous rappellent que « Tripoli est le dernier vivier culturel » où on peut identifier un patrimoine, le reconnaître, l’interpréter et le diffuser. 

 

Dr. Jad Chaaban s’est penché sur l’aspect économique du patrimoine et sur son rôle dans le développement. Son intervention pragmatique a abordé le problème de la destruction de l’environnement et la « construction de la faillite ». Après avoir passé en revue la place dans le PIB du patrimoine, inscrit dans la constitution (tourisme, recherche scientifique (plantes, sites), l’économiste souligne qu’au Liban après la guerre civile a suivi la guerre contre le patrimoine. Une guerre économique et politique dans laquelle il fallait construire à tout prix, changer les lois pour favoriser ce boom et donc encourager les gens à détruire les terres (exemptions aux promoteurs…). Les gros budgets étant alloués aux ministères régaliens alors que le tourisme, la culture, l’éducation, l’environnement fonctionnaient avec des budgets minimes.  Pour l’activiste, c’était une mesure pour contrôler le peuple en leur faisant oublier ce que veut dire vivre dans un patrimoine.

 

La table ronde a suscité beaucoup de commentaires et de questions auprès du public dont notamment celle de savoir comment contrer le manque de sensibilisation et d’éducation des politiciens au patrimoine.  En réponse à cette urgence, les intervenants ont proposé la nécessité d’une part d’occuper les terrains (comme cela s’est passé à Bisri), se les réapproprier et d’autre part s’engager dans les municipalités. 

 

 

Dates des expositions:

  • 30 Janvier - 21 Mars : Dalieh, le rivage menacé
  • 7 Avril - 23 Mai : Les camps de réfugiés, l’insoutenable précarité
  • 9 Juin - 25 Juillet : Tripoli l’Orientale, ville plurielle
  • 15 Septembre - 31 Octobre : Arbres sacrés, arbres sacrifiés
  • 10 Novembre - 26 Décembre : Beyrouth, iconographie d’une absence

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