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Hommage à l’œuvre d’Aref el Rayess (1928-2005)

Art

RENCONTREHOMMAGEART
15/11/2021|Jorge Ballif

Cachée parmi les bâtiments vides du quartier de Karantina, la première grande rétrospective de l’œuvre d’Aref el Rayess exposée à la galerie Sfeir-Semler par la commissaire d’exposition française Catherine David, ancienne conservatrice du Musée Nationale d’Art Moderne à Paris, est un rendez-vous de cette fin d’année à ne surtout pas manquer. L’exposition retrace avec justesse la vie d’un artiste aux multiples facettes, injustement méconnu, et dont le talent artistique n’a d’égal que la force de son engagement et son goût pour l’expérimentation. 

Aref el Rayess naît en 1928 dans la ville d’Aley au Liban. Son talent de plasticien s’exprime très tôt : il peint dès l’âge de 11 ans et expose pour la première fois à Beyrouth à l’orée de sa vingtième année. De 1948 à 1957, Aref el Rayess voyage entre le Sénégal et Paris où il étudie à l’Académie des Beaux-Arts, ainsi que dans des ateliers d’artistes de renom tel que Fernand Léger. S’ensuit des périodes de villégiature au Liban, des séjours en Italie, aux États-Unis, en Algérie, en Arabie Saoudite... De tous ces voyages et ces influences il a nourri son travail, sans jamais se limiter à un seul mouvement artistique, un seul médium ou même un seul art. Ainsi, l’utilisation de couleurs vives et la science du portrait qu’il acquiert durant sa période africaine sont présentés dans la première salle de la galerie. Y est également entreposée une série de photographies qui retrace les années libanaises de l’artiste, notamment la profonde amitié qui le lie au chef socialiste druze Kamal Joumblatt, ce qui permet de lier le passage du référent africain au référent libanais après son retour au pays en 1958. 

On découvre par la suite une nouvelle facette de l’artiste caractérisée par l’expérimentation de l’abstrait et surtout par la découverte de « l’arte povera », un mouvement artistique italien des années 1960 qui a eu un impact considérable sur l’art d’Aref el Rayess. L'Arte povera est en effet une des clefs pour comprendre son art : c’est un « comportement artistique » qui consiste à défier l'industrie culturelle et plus largement la société de consommation en utilisant uniquement des matériaux dits « pauvres » : du sable, du calcaire, du bois, du goudron, de la toile de jute... Ce faisant, l’artiste assure son indépendance vis-à-vis de l’économie et des institutions culturelles capitalistes. Un mouvement fondamentalement inspiré de l’idéologie communiste très populaire dans l’Italie des années 1960 et 1970, ce qui n’est pas sans faire écho à certains titres d’œuvres qu’il peint durant cette période (« hommage à Vostok », le terme « vostok » signifiant Orient en russe) ou encore aux nouvelles thématiques qu’il explore à ce moment de sa vie, comme la lutte anticoloniale et la torture, à travers une série de quatre toiles exposées dans la deuxième salle et dont les noms sont sans équivoques : L’Éveil de l’Afrique (1960) ; La torture (1960). Ces toiles, peintes vers le début des années 1960, annoncent les thèmes qui, plus tard, occuperont une place déterminante dans la production du plasticien. 

Avant d’y plonger concrètement, l’agencement scénographique de l’exposition nous amène nous, visiteurs, à entrer dans un univers calme et désertique le temps d’une troisième salle consacrée à la période saoudienne de l’artiste (1981-1988). Couleurs vives, sculptures en matériaux pauvres (sable, calcaire)… On retrouve des éléments vus dans ses époques précédentes malgré la rupture onirique et contemplative qu’opère cette salle intermédiaire : une invitation au voyage bienvenue avant d’entrer dans la deuxième partie de l’exposition dominée par la brutalité de la guerre et des hommes. La quatrième salle, passerelle entre le rêve et la réalité, a des allures d’oxymore : elle oppose les toiles d’Aref el Rayess les plus empreintes de spiritualité à des peintures représentants sans ambiguïté le désir charnel masculin et la prostitution. On nous invite ainsi à penser les contradictions inhérentes à l’esprit humain et leurs conséquences les plus tragiques, les conflits fratricides en premier lieu. 

 

Car c’est bien à la guerre, notamment la guerre civile libanaise, que sont consacrées les deux étapes finales de la rétrospective. On découvre dans la cinquième salle des toiles représentant des scènes de combats, de désolation : elles sont dominées par la couleur rouge, évoquant le sang mais aussi son engagement socialiste, ainsi que par un gris froid évoquant l’inhumanité de ces technologies guerrières, véritables monstres de métal. Au centre de la salle, trône un carnet renfermant une série de dessins illustrant le conflit libanais : The Road to Peace. Le titre de cette série nous invite à penser la nature même de ce conflit, qui ne peut qu’apparaître absurde : pourquoi s’entre-tuer quand l’enjeu est de trouver un moyen de vivre ensemble ? 

La sixième et dernière salle est consacrée à sa dernière période artistique, sa dernière expérience : le collage. Vision globale de la société dans laquelle Aref el Rayess a vécu, ces collages sont faits à partir de portraits de leaders politiques, de dessins, de coupures de journaux et d’icônes de la pop-culture de la seconde moitié du XXème siècle. Avec encore une fois la couleur rouge comme couleur dominante, on ne peut s’empêcher de voir à travers ces collages une représentation fidèle ce qu’était Aref el Rayess tout au long de sa vie : un artiste aux multiples facettes, fondamentalement engagé et populaire. 

 

À bien des égards, l’œuvre d’Aref el Rayess est celle d'un sismographe enregistrant les désirs et les espoirs contrariés d'une époque, à travers une inventivité témoignant d'un regard extrêmement libre sur l'art et le monde moderne : des esquisses, paysages et portraits du Sénégal aux allégories de rébellions et de guerres, des sculptures de sable à l’huile sur toile, de la spiritualité la plus aérienne à la violence la plus charnelle, des tapis volants abstraits aux collages politiques, des textes-dessins empreints d'une pensée libérée de toute référence sectaire aux sculptures monumentales (dont l’exposition présente des versions miniaturisées)… Esprit libre, peu enclin à rester dans les clous, Le pinceau acerbe et poétique d’Aref el Rayess n’épargne aucune réalité de ce monde ni aucune forme d’art. D’abord par curiosité, mais aussi pas engagement, par amour pour son pays et sa culture. 

 

À travers un parcours thématique et chronologique, Catherine David et la galerie Sfeir-Semler nous invitent à découvrir ou redécouvrir une partie de l’immense production d’un artiste pour qui le concept de frontière n’existe pas, afin de ne pas oublier le symbole culturel qu’est et sera toujours Aref el Rayess pour l’art et pour le Liban.

 

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