BEYROUTH BY DAY : JISR

Livre

BEYROUTH
14/10/2020|Tania Hadjithomas Mehanna

Sous le pont du forum de Beyrouth, il y a un quartier, des maisons à peine gênées par le bruit des voitures. Les gens de Jisr vous interpellent du balcon, vous offrent le café. Je prie pour qu’ils aient été épargnés et surtout qu’on ne les oublie pas… 

Textes de Tania Hadjithomas Mehanna

Photos de Ghadi Smat

Tirés du livre Beyrouth by Day, en vente dans les librairies Stephan, Antoine et Antoine Online

Les bénéfices de la vente du livre seront reversés aux ONG locales. 

Il y a ce pont. Omniprésent et bruyant. Couvert de voitures, de départs et d’arrivées. Il annonce Beyrouth ou la quitte. Il est large, gris et rapide.

Il donne son nom à quelques ruelles qui se sont retrouvées, caprice des travaux de voierie oblige, coincées dessous, asphyxiées et surtout invisibles, coupées de la mer, sans horizons. Mais à y regarder de plus près, ces ruelles-là du quartier Jisr ont comme un petit air de vacances. Les habitations sont coquettes, roses, blanches et bleues comme dans un village grec. Les habitants s’interpellent et rient beaucoup. L’église Saint-Georges est belle et fière. Régulièrement des films et des clips sont tournés dans ces rues et dans ces maisons qui ont ce petit côté pittoresque qui les sauvent certainement de la laideur de l’enchevêtrement d’acier qui les surplombe. Dans ces petits chemins de traverse, des hommes et des femmes heureux d’être là, dans leur quartier, Jisr, qu’ils appellent aussi Badaoui ou Camp Hagin. 

 

Captain Abou Dany est un vrai capitaine. La mer, il adore. Pas un jour sans qu’il n’y goûte. La pêche, les baignades forment son quotidien. Sous sa casquette, ses yeux se plissent. Il se réunit tous les jours avec ses amis arméniens et les blagues fusent les unes après les autres. Les rires retentissent sur les pierres ramlé des maisons à deux étages. « C’est un peuple extraordinaire, voyez ce qu’ils ont fait du quartier. Et comment ils le préservent. Ce sont eux qui ont bâti l’église. »

Dans le petit courant d’air d’une porte cochère, Vicky est penchée sur sa machine à coudre. Elle nous montre celle qu’elle tient de sa mère et qui a plus de cent ans. Elle y travaille parfois et actionne la manivelle. « Je suis libanaise-arménienne et je suis couturière, installée là depuis onze ans. » 

Haїgo nous interpelle. Elle habite depuis les années 50 une maison qui a 95 ans mais qui n’est pas à elle. Elle nous offre le café.

 

Dès le XVIe siècle où le café est introduit au Liban durant l’occupation ottomane, cette liqueur noire fait partie de la vie. Offrir du café aux visiteurs, aux inconnus de passage, aux compagnons d’infortune ou aux associés « en affaires », scelle des relations solides puisque basées sur l’offrande, l’idée de partage. Ainsi l’inconnu ou l’ami boit le café issu d’une même cafetière, une source de matrice, comme sous d’autres cieux et en d’autres temps, on fumait le calumet de la paix. Omniprésent dans tous les foyers, le petit noir se retrouve également dans la rue où des vendeurs « à la tasse » brandissent des cafetières fumantes et vantent les bienfaits de cette qahwa qui augmenterait la vigilance et les réflexes. La vie s’organise autour de ce liquide aromatique qui rassemble et, de simple manifestation de politesse ou d’hospitalité, se transforme en véritable vecteur des informations, des nouvelles ou des ragots, en messager de l’amitié, en témoin de la parole donnée. Une tasse, une simple tasse peut être porteuse de plusieurs messages. Si une auréole plus claire est visible à la surface, c’est que la personne qui va « boire la tasse » touchera d’ici peu une somme d’argent abda. Si une bulle se forme, il faut impérativement la crever avec le petit doigt avant de boire une seule goutte de café car ce serait le signe d’un mauvais œil porteur de malédiction. À l’occasion de funérailles, il faut boire son café amer pour bien montrer que l’on partage la douleur de la famille. Renverser du café est en revanche un signe de générosité et de chance et personne ne vous en voudra. Enfin, il est une habitude, une croyance qui se retrouve partout au Liban : toute personne ayant trempé ses lèvres dans cette fameuse liqueur noire y laisse sa marque d’une façon indélébile, son destin se trouve à présent au fond de la tasse et, de ce petit récipient garni de sinuosités et de signes, on peut interpréter ce dont demain sera fait. Le marc révèle tant de choses que l’habitude est prise pour beaucoup de Libanais, une fois le café bu, de renverser la tasse presque vide d’un coup sec pour mieux la retourner ensuite et mettre sa vie et son avenir entre les mains de la voisine qui dira ce que la tasse voudra bien lui confier. 

 

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