Sami Rifai : Une vie vouée à l’art

Art

RENCONTRE
Nelly Helou

Avec son immuable costume et sa pochette, ses cheveux blancs, sa moustache, et ses grands yeux bleus, Sami Rifai est un personnage hors normes, mythique et attachant. Il se dit natif de 1931 mais ne porte guère son âge, avec son allure jeune et sa vitalité. Une rencontre avec lui autour d’un café est un moment privilégié. On peut l’écouter parler durant des heures tant son parcours est riche et multiple, qu’il égrène dans cette éloquence du verbe de la langue arabe. 

Fils de Baalbeck, l’amour de la pierre l’a habité dès sa plus jeune enfance. Il faisait l’école buissonnière pour aller s’installer devant ces colonnades impressionnantes qui le fascinaient et les interroger. Je suis fils d’Héliopolis, dit-il, la ville du soleil qui grille le rocher. ‘‘Les colonnes de Baalbeck sont grillées à l’est et à l’ouest, et douces comme une femme sous la caresse’’. Sa rencontre avec un ermite qui avait fui le Kesrouan au Mont-Liban suite à un incident fâcheux pour se réfugier dans une grotte à Baalbeck, fut déterminante. Sculpteur naïf, il initie le jeune garçon amoureux de la pierre à cet art. ‘‘Ce fut mon premier contact avec la pierre, le burin, la gouge et le marteau’’ nous confie Rifai et ‘‘cette passion ne m’a plus jamais lâché’’. 

A l’âge de 12 ans il quitte sa ville natale pour poursuivre sa scolarité à l’école de la sagesse à Beyrouth. Le secondaire terminé il fait ses études de droit tout d’abord à l’université de Damas où il obtient une licence en droit puis une deuxième licence de l’Université Saint Joseph de Beyrouth, suivie d’un magistère en Sciences économiques et en Finances. Il ouvre un premier bureau d’études à la place de l’étoile puis quelques années plus tard un grand bureau du coté de Hamra, mais l’amour de l’art, de la sculpture et de la peinture ne le quitte point. A côté de chacun de ses bureaux d’étude, il installe son atelier de peinture et de sculpture et y consacre son temps libre. 

A un moment donné en bon Libanais, la politique le tente. Il se présente aux législatives de 1964 dans sa circonscription, la chance ne lui sourit pas alors qu’elle vide ses poches. Il comprend que ‘‘le monde de la politique diverge totalement de son propre caractère’’ dit-il et s’y détourne à jamais. L’art lui semble bien plus fidèle et mérite qu’on lui consacre sa vie. Le remarquable pénaliste choisit de même, progressivement de s’éloigner du barreau pour dialoguer avec la matière. Nostalgique il confie : ‘‘Quand je me rends au Palais de Justice de nos jours je ne retrouve plus mes anciens amis et collègues. La plupart ont quitté ce monde’’.

Le moi et l’infini
Homme de culture amoureux de l’art et de la nature, Rifai s’initie à la sculpture et à la peinture à travers de multiples voyages. A son premier périple en France en 1957, il visite des musées et des académies de beaux-arts s’imprégnant de tout un monde qui le fascine. Au fil des ans plusieurs voyages et séjours en France et en Espagne se succèdent où il fréquente plusieurs ateliers. Il fait aussi des séjours prolongés en Italie à Pietrasanta et à Carrare pour travailler le marbre. Au Maghreb il approfondit l’art islamique. Son séjour à Conakry en Guinée lui permet de se familiariser avec l’art africain. A Kinshasa au Zaïre il sculpte le bois auprès d’un sculpteur naïf vivant dans une forêt. Il effectue d’autres voyages dans le monde arabe, le Yémen surtout, puis au Japon et en Inde… ‘‘J’ai réalisé, affirme Rifai que l’art est infini dans sa beauté, et ne peut être ni classé, ni limité dans un lieu ou dans un temps’’.
Au fil de la conversation il livre le fond de sa pensée philosophique sur l’art et la culture ‘‘je suis de ceux qui croient en l’unité de l’univers en cet infini dont parlent Ibn Arabi, Confucius, les grands bouddhistes…’’. D’ailleurs l’une de ses œuvres porte sur le thème ‘‘du dialogue entre l’homme, la vie et la mort’’. Il exprime de même son admiration sans limite pour Michel-Ange dont il évoque longuement le génie créatif. ‘‘Oui dit-il j'ai une grande admiration pour Michel-Ange mais aussi pour tout génie, qui se sont exprimés de façon poétique sur la pierre’’.

Fier de son parcours, il ne le cache point. ‘‘Vous voulez parler de Sami Rifai vous devez parler de l'ensemble de son œuvre et de son impact’’, dit-il. ‘‘En tant que fils de Baalbek je me considère l’héritier de milliers d’années de civilisation, venues avec des centaines de générations du fond des millénaires. Voilà mon âme, et je l’ai communiquée à la pierre et je demande à mon public de la comprendre’’. Il enchaine sur le thème de Dieu et de la foi affirmant : ‘‘La foi est inébranlable. Les êtres sans foi sont condamnables. D’ailleurs, je vois Dieu partout autour de moi, en toute chose. Il y a une part de Dieu en chacun de nous.
Comme segments de cet univers, nous avons une dimension incontrôlable. Au-delà de la troisième dimension qui caractérise la sculpture, il y a une quatrième, une cinquième … Et l’on communique avec la matière à son niveau le plus infini’’. Il cite la bible, l'évangile, le rôle accordé par Jésus à la femme. ‘‘Jésus est amour’’, dit-il. Il fait le parallèle entre le Christ ressuscité et le phénix qui renaît toujours de ses cendres, ajoutant : ‘‘Je travaille en ce moment sur une sculpture que je vais offrir au patriarche et qui est une forme de communion entre le christ et le phénix’’.

Peinture et horticulture
Même si Sami Rifai est surtout connu en tant que sculpteur il s’est toujours intéressé à la peinture, figurative au début puis abstraite. La première expo figurative a eu lieu à la galerie Boutros à Sanayeh en 1980 sous le thème ‘Joie, musique et fleur’, un défi à la guerre qui meurtrit le pays. ‘‘Toutes les toiles ont été vendues’’ souligne-t-il avec fierté. Coté peinture abstraite, une de ses toiles sous le thème de la télépathie -en laquelle il croit -a été primée à la biennale de Téhéran. Il l’a réalisé sous formes d’ondes qui dialoguent entre elles et la conserve précieusement en son domicile à Hazmiyeh, qui regorge de sculptures et de toiles.

Autre passion de Rifai, l’horticulture. ‘‘Cet attachement à la terre me vient de ma mère qui cultivait son jardin autour de la maison familiale à Baalbeck avec beaucoup d’amour, dit-il, et avait le pouce vert’’. En 1965, il fonde la société ‘Golden Rose’ à Hazmiyeh, une belle pépinière où il a aménagé en même temps son atelier de sculpture et de peinture. En tant que paysagiste, il a participé à de multiples expos à travers le monde et obtenu plusieurs trophées en France, en Belgique, en Espagne en Italie et au Liban.

Un sens poussé du perfectionnisme 
Sami Rifai a fait de multiples expos au Liban et à l’étranger, dont deux remarquables à la galerie d’art Bekhazi en 1986, regroupant des œuvres des années 1980-86 et en 1991 à la galerie Agial sous le titre le retour du Phénix. Il a participé durant des années successives au Salon d’automne du musée Sursock. La presse libanaise a longuement commenté son travail sous la plume des grands critiques d’art. Ses œuvres se trouvent dans des collections privées ou dans des sociétés privées et publiques.
Il travaille le marbre, le bois, le bronze, choisissant toujours la matière la plus dure, avec la détermination d’en dégager le meilleur, pratiquant en quelque sorte l’art de la confrontation directe avec la substance physique pour s’affirmer davantage. Il y a de l’harmonie, du mouvement, des courbes dans ses sculptures et beaucoup de lumières. Elles dialoguent entre elles et nous interpellent. ‘‘L’artiste, dit –il a un message de bonheur à apporter à chaque foyer dans lequel il peut entrer".

De l’ensemble de son œuvre se dégage ‘‘une farouche détermination, un sens poussé du perfectionnisme et l’amour de l’ouvrage abouti auquel il se donnera corps et âme’’ écrit Joe Tarrab critique d’art. Rifai ajoute-t-il : ‘‘aime la pierre et le bois mais d’un amour impérial, impérieux et impératif. Il ne transige pas, il violente, il viole dans une approche rude, male, virile, poussant la matière jusqu’au bout de ses possibilités’’.

N’est-il pas temps d’organiser une rétrospective des œuvres de Sami Rifai ? 
 

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